Frank Shorter, le champion olympique de Munich qui lança le running boom
Montréal, 31 juillet 1976. Sous la pluie, l'Allemand de l'Est Waldemar Cierpinski entre le premier dans le stade olympique et, par prudence, boucle un tour de piste de trop. Derrière lui, Frank Shorter, champion olympique en titre, coupe la ligne en 2 h 10'45" et s'arrête… pour attendre son vainqueur. Ce scénario est évidemment saugrenu. Dans la revue Spiridon, Raymond Pointu raconte la scène : « Un concurrent attendant son vainqueur sur la ligne d'arrivée pour le féliciter, on n'avait jamais vu cela. » Tout le style Shorter est là.
Né à Munich
Frank Charles Shorter naît le 31 octobre 1947 à Munich, dans l'Allemagne occupée d'après-guerre, où son père est médecin de l'armée américaine. La famille rentre aux États-Unis et s'installe à Middletown, dans l'État de New York. Le jeune Frank court au lycée, puis à l'université de Yale, dont il sort diplômé en 1969. Il file ensuite en Floride, à Gainesville, pour des études de droit et surtout pour rejoindre le Florida Track Club, où il s'entraîne avec Jack Bacheler.
Ce n'est pas un colosse. Spiridon le décrit avec la précision d'un entraîneur : 1,78 m pour 60 kg, une foulée « beaucoup plus longue et aérienne » que celle de ses adversaires. Une silhouette fine, une moustache, une allure d'étudiant : Shorter a inventé une image du marathonien que des millions de joggeurs allaient bientôt vouloir imiter.
Un œil pour les détails
Shorter est aussi un coureur cérébral, qui observe tout. Dans une interview de Ron Hill publiée par Spiridon (n°26, 1976), le Britannique se voit rappeler ce que Shorter avait dit de lui avant le marathon de Munich : « J'ai jeté un coup d'œil du côté de Hill… Il portait son "costume spatial". J'essayais de penser que c'était pourtant un type sérieux… J'ai toujours eu l'habitude d'accorder de l'importance aux détails les plus insignifiants. » Hill, favori, portait une tenue futuriste censée le rafraîchir. Shorter, lui, courait avec la simplicité du coureur de cross qu'il était resté.
Munich 1972 : l'or au milieu du drame
Les Jeux de Munich, sa ville natale, sont marqués par la prise d'otages et le massacre de onze membres de la délégation israélienne, les 5 et 6 septembre 1972. Les épreuves reprennent après une journée de deuil. Shorter y a déjà pris la 5e place du 10 000 m en battant le record des États-Unis.
Le 10 septembre, il prend seul la tête du marathon vers le 15e kilomètre et ne la lâche plus. Mais son entrée dans le stade olympique est étrange : quelques instants plus tôt, un étudiant allemand, Norbert Sudhaus, s'est glissé sur le parcours et a fait son entrée en premier, sous les applaudissements d'un public dupé. Le véritable vainqueur franchit la ligne dans la confusion. Il est champion olympique en 2 h 12'19"8, avec plus de deux minutes d'avance sur le Belge Karel Lismont. C'est le premier titre olympique américain sur marathon depuis 1908.
Le roi de Fukuoka
Entre 1971 et 1974, Shorter remporte quatre fois de suite le marathon de Fukuoka, au Japon, alors le championnat du monde officieux de la distance. En décembre 1972, il y signe son record personnel en 2 h 10'30". La revue Spiridon, qui publie les récits de coureurs européens partis là-bas, décrit ce peloton de tête « tout en avant » où Shorter, le Finlandais Pekka Päivärinta et l'Allemand de l'Est Eckhard Lesse filent « très à l'aise » (Spiridon n°21). Sur piste, il continue de briller : en 1975, les listes mondiales de Spiridon le créditent de 27'45"9 sur 10 000 m (n°22).
La nuit du 30 mai 1975
Shorter est aussi l'ami et le rival de Steve Prefontaine. Le 29 mai 1975, à Eugene, il termine derrière lui sur 5 000 m. Après la fête qui suit la course, c'est Pre qui le raccompagne en voiture. Quelques minutes plus tard, Prefontaine se tue sur Skyline Boulevard. Shorter fut l'un des derniers à le voir vivant.
Montréal 1976 : l'argent et la classe
Un an plus tard, à Montréal, Shorter vise un doublé que seul Abebe Bikila avait réussi. Le récit de Spiridon (n°27) le montre prendre le large vers le 25e km, puis être rejoint par un inconnu qu'il prend longtemps pour un Suisse… avant de l'entendre se parler à lui-même en allemand. Waldemar Cierpinski l'emporte en 2 h 09'55". Shorter, « qui n'aime pas la pluie », est deuxième en 2 h 10'45"8, près de deux minutes plus vite qu'à Munich, et attend son vainqueur sur la ligne.
Des années plus tard, l'ouverture des archives de la Stasi a mis en cause Cierpinski dans le programme de dopage d'État de la RDA. Shorter, lui, deviendra l'un des visages de la lutte antidopage : il présidera l'Agence américaine antidopage (USADA) de 2000 à 2003.
L'homme qui fit courir l'Amérique
La victoire de Munich, retransmise en direct à la télévision américaine, est considérée comme l'étincelle du running boom des années 1970. Soudain, courir dans la rue n'est plus une bizarrerie : c'est ce que fait un champion olympique. Dans Spiridon n°41 (décembre 1978), Noël Tamini interroge le docteur Norbert Sander, médecin new-yorkais et vainqueur du marathon de New York en 1974 : depuis Munich, on a vu « Shorter, mais il y a aussi Rodgers » et tant d'autres, et la fédération américaine finit par admettre que le mouvement lancé par les Road Runners Clubs a servi le haut niveau. Cette année-là, Shorter termine 12e du marathon de New York, au milieu de milliers d'anonymes.
Installé à Boulder, dans le Colorado, il cofonde en 1979 le Bolder Boulder, un 10 km devenu l'une des plus grandes courses sur route des États-Unis. Sa statue de bronze se dresse aujourd'hui devant le stade de l'université du Colorado.
Ce que Spiridon défendait en Europe, courir pour soi, dans la rue, sans permission, Frank Shorter l'a rendu désirable en Amérique. Avec une foulée légère, un sens aigu du détail et ce geste unique de Montréal : attendre celui qui vous a battu pour lui serrer la main.
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À titre personnel. Quand j'ai découvert les images d'archives de Frank Shorter en vidéo, son allure m'a frappé. C'est certainement l'athlète auquel j'ai le plus pensé pendant mes marathons - j'en ai couru 18. Par sa posture, par sa façon d'être, il a apporté à la course une dimension esthétique formidable. Frank Shorter reste l'une de mes plus grandes icônes.
Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running
Sources : revue Spiridon n°21, n°22, n°26 et n°27 (1975-1976, dont le récit du marathon olympique de Montréal par Raymond Pointu), n°41 (décembre 1978) ; Wikipédia ; Britannica ; Olympedia ; Team USA Hall of Fame.