Kathy Switzer : l'interview Spiridon de la femme qui bouscula Boston en 1967
Une jeune femme emmitouflée contre la pluie et la neige, un officiel qui tente de lui arracher son dossard, un homme qui le repousse. La scène, photographiée par un reporter présent par hasard, fait la une des journaux dès le lendemain. Nous sommes le 19 avril 1967, sur la route du marathon de Boston, et la femme qui vient de déclencher malgré elle l'un des clichés les plus célèbres de l'histoire du sport s'appelle Kathy Switzer.
Ce que l'on sait moins, c'est que quelques années plus tard, des lectrices de Spiridon venues de toute l'Europe lui ont écrit pour l'interroger elles-mêmes, coureuse à coureuse. Le résultat n'est pas un article écrit par un journaliste à son sujet, mais un échange direct, question après question. Ces archives permettent aujourd'hui de raconter Kathy Switzer avec ses propres mots.
Une adolescente qui n'aimait déjà pas la compétition sur piste
A 16 ans, au Lynchburg College, en Virginie, Kathy Switzer pratique le hockey sur gazon, le basket et la crosse. Pour garder la forme, elle se met à courir, "mais au trot". Un jour d'entraînement solitaire, un coach de retour au stade repère cette jeune fille qui trotte, seule, pendant que les autres étudiants courent après leurs signatures administratives. "Il me manque un miler pour le relais de samedi. Viens. Si tu termines, tu fais marquer un point à l'équipe", lui dit-il. Elle découvre la compétition ce jour-là, par hasard.
Ses études de journalisme la mènent ensuite à l'université de Syracuse, dans l'Etat de New York. C'est là qu'elle rencontre Arnie Briggs, 56 ans, qui s'entraîne chaque jour avec les étudiants coureurs de fond. Avec lui, elle prend l'habitude de courir quotidiennement, sur route plutôt qu'en salle ou sur piste : "On souffre trop sur ces distances. Et puis, je n'aime pas m'entraîner sur piste, ni en salle."
"Impossible pour une femme"
Un jour de décembre, elle annonce à Arnie Briggs qu'elle veut courir un marathon. "Impossible pour une femme !", lui répond-il. Le défi est lancé. Cinq mois plus tard, après un an d'entraînement régulier et deux sorties à 42 km déjà bouclées à l'entraînement, elle se présente au départ du marathon de Boston 1967, encadrée par son entraîneur et son petit ami. Elle s'inscrit sous le nom de "K. Switzer", certificat médical universitaire à l'appui. A l'époque, rien n'interdit formellement la chose : au milieu d'un millier de coureurs, personne ne remarque qu'une femme a pris le départ.
Jusqu'à ce qu'un reporter en voiture la repère. Un officiel se lance à sa poursuite pour lui arracher son dossard ; son entraîneur tente de la protéger ; son petit ami repousse l'homme, qui tombe. Le photographe immortalise toute la scène. Kathy Switzer termine l'épreuve en 4h20, laissant environ 300 coureurs derrière elle. "J'étais très très fatiguée... mais tellement heureuse !", racontera-t-elle à Spiridon. Le lendemain matin, à un arrêt de bus, elle découvre la photo en première page d'un journal, par-dessus l'épaule d'un inconnu : elle vient de devenir, selon ses propres mots, "la-fille-du-marathon-de-Boston".
La fédération américaine d'athlétisme (AAU) la suspend pour trois raisons : avoir couru sous un prénom abrégé jugé trompeur, avoir couru en compétition avec des hommes sur une distance non autorisée aux femmes, et avoir couru sans chaperon alors qu'elle était encore mineure au regard du règlement.
L'Europe des clandestines
Après une parenthèse en 1967 et 1968, Kathy Switzer revient à la compétition en 1969. Ses origines familiales - née en Allemagne de parents américains d'ascendance alsacienne - la ramènent en Europe, où elle découvre que d'autres femmes se heurtent au même mur qu'elle à Boston. Elle court "clandestine" à Morat-Fribourg, avant de s'aligner à Sierre-Montana, invitée cette fois par des organisateurs plus ouverts. Puis elle boucle le marathon de Neuf-Brisach aux côtés de deux autres Européennes, l'Allemande Elfriede Rapp et la Française Ingrid Schoving, terminant l'épreuve en 3h19, loin devant 39 hommes.
Elle n'est pas un cas isolé. Le même règlement qui l'a poursuivie à Boston barre alors la route à des centaines de femmes à travers le continent : 822 à l'Eremitageløbet de Copenhague, 37 à Fionnay-Panossière dans le Valais, 4 à Bechovice près de Prague, 3 à Neuf-Brisach. Parmi elles, la Française Michèle Baudein, contrainte de courir clandestine à Sedan-Charleville faute d'autorisation, malgré un certificat médical favorable et la caution de son club : "J'ai dû courir en clandestine, en laissant environ 150 garçons derrière moi." Elle ajoutait déjà vouloir tenter, l'année suivante, le marathon... et Morat-Fribourg.
Le plaisir plutôt que la performance
Interrogée par les lectrices de Spiridon sur la place du sport dans sa vie, Kathy Switzer répond sans détour : "La course à pied est pour moi une source de beaucoup de joies. Et puis il y a toute cette amitié, toute cette fraternité humaine avant, pendant et après l'épreuve." A la question du trac avant une course, elle raconte n'avoir pleuré qu'une seule fois, avant sa toute première tentative : "Mais après, jamais plus je n'ai eu le trac. Parce qu'à chaque fois le plaisir de courir est plus fort que tout."
C'est peut-être cela que Spiridon est allé chercher chez Kathy Switzer, au-delà de l'image devenue icône malgré elle : une coureuse qui, dossard arraché ou pas, n'a jamais couru que pour le plaisir de courir. Le même esprit qui poussait au même moment des inconnues comme Michèle Baudein à prendre le départ sans autorisation, quelque part entre Sedan et Charleville.
Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running