Bill Rodgers, « Boston Billy », le marathonien du peuple qui régna sur Boston et New York
21 avril 1975, Boston. Au départ du marathon, personne ne connaît ce grand garçon de 27 ans au maillot écrit à la main. En route, il s'arrête à plusieurs reprises, pour boire, pour relacer une chaussure. Il franchit pourtant la ligne en 2 h 09'55", record des États-Unis. Derrière lui, cinquième, l'Anglais Ron Hill, vainqueur cinq ans plus tôt, confiera à Spiridon avoir vécu ce jour-là « un jour sans ». Pour Bill Rodgers, c'est le premier jour d'une légende.
Wesleyan, Amby Burfoot et les années sans course
William Henry Rodgers naît le 23 décembre 1947 à Hartford, dans le Connecticut. À l'université Wesleyan, il partage sa chambre avec Amby Burfoot, qui remporte Boston en 1968 alors qu'il est encore étudiant, et deviendra plus tard rédacteur en chef de Runner's World.
Rodgers, lui, décroche. Diplômé en 1970, en pleine guerre du Vietnam, il travaille comme coursier dans un hôpital de Boston et ne court plus. C'est en 1972 qu'il revient à la course, et ce retour va changer sa vie. Il rejoint le Greater Boston Track Club, une bande de coureurs passionnés qui s'entraînent ensemble le soir sur les routes de la ville.
Boston 1975 : le record avec un maillot fait main
En mars 1975, il prend la troisième place des championnats du monde de cross à Rabat. Un mois plus tard, à Boston, il bouleverse la hiérarchie. Les résultats publiés par Spiridon (n°26) donnent la mesure de sa domination : Rodgers 2 h 09'55", Hoag 2 h 11'54", Fleming 2 h 12'05", puis, cinquième, Ron Hill en 2 h 13'28". Cette année-là, Rodgers est classé numéro un mondial du marathon.
Hill prendra sa revanche quelques mois plus tard à Enschede, aux Pays-Bas. Il le racontera à Spiridon comme une victoire sur lui-même : « J'ai réussi à battre de bons coureurs comme Rodgers et Cusack : ce fut très utile pour m'aider à reprendre confiance en moi. »
Montréal 1976 : la seule fausse note
Aux Jeux de Montréal, Rodgers fait partie des favoris. Spiridon (n°27) cite son nom juste après celui de Frank Shorter. Pendant une heure, il est là, dans le groupe de tête avec Shorter, Lasse Virén et Waldemar Cierpinski. Puis il cède, blessé, et termine quarantième en 2 h 25'14". Ce sera sa seule course olympique : en 1980, au sommet de sa forme, il est privé des Jeux de Moscou par le boycott américain.
New York, quatre fois de suite
C'est à New York qu'il prend sa revanche. En 1976, Fred Lebow fait passer le marathon par les cinq quartiers de la ville : Rodgers gagne en 2 h 10'09", record de l'épreuve. Il s'impose encore en 1977, 1978 et 1979.
En 1978, Noël Tamini est sur place pour Spiridon (n°41). 11 000 coureurs, deux millions de spectateurs, des hélicoptères au-dessus du pont de Verrazano. « À la 42e minute très exactement, avenue Lafayette, au début d'une descente, Bjorklund accélérait sèchement. Seul Rodgers, vigilant et en grande forme, parvenait à suivre son compatriote. Mais bientôt c'est le grand favori lui-même qui prenait les choses en main. » Rodgers gagne en 2 h 12'11", devant l'Anglais Ian Thompson. Plus loin, Shorter « limitait les dégâts » et Ron Hill « vendait chèrement sa peau ». Le soir, au Lincoln Center, les plus applaudis sont Grete Waitz, qui vient de battre le record du monde féminin pour son tout premier marathon, le vétéran néo-zélandais Jack Foster, sixième à 46 ans... et Bill Rodgers.
Le coureur qu'on croisait partout
Rodgers ne court pas seulement les grands marathons. Il court tout, tout le temps. Dans le n°41, une ligne de résultats suffit : une course de 10 miles à Purchase, dans l'État de New York, en septembre 1978, est sa « 17e victoire consécutive en 1978 ». En février de la même année, Spiridon le croise à Porto Rico, au semi-marathon de San Blas, à Coamo (n°37). Il est arrivé quinze jours plus tôt avec sa femme pour s'habituer à la chaleur, et termine deuxième, sur les talons du Kényan Henry Rono. Dans le même peloton, un certain Albrecht Moser, « le costaud de la CIME », souffre à chaque montée.
Surtout, Rodgers est devenu un modèle pour les coureurs anonymes. Dans le même numéro 41, un coureur interrogé par Spiridon l'explique simplement : « Il faut avoir des modèles, comme Rodgers, Ryffel, Lasse Virén. Des sortes de pionniers, qui indiquent ce qu'on peut faire. » Et le docteur Norbert Sander, médecin new-yorkais, répond à Tamini que depuis Munich, « on a vu Shorter, mais il y a aussi Rodgers ».
« Boston Billy »
À Boston, il gagne encore en 1978, 1979 et 1980. La ville le surnomme « Boston Billy ». En 1977, il ouvre avec son frère Charlie le Bill Rodgers Running Center, à Faneuil Hall, un magasin où les joggeurs du dimanche peuvent croiser le champion en personne. Plus d'une vingtaine de victoires en marathon, numéro un mondial en 1975, 1977 et 1979 : le palmarès est immense. Mais ce qui reste de lui, c'est une image, celle d'un coureur ordinaire, souriant, accessible, qui a fait comprendre à des millions d'Américains que le marathon n'était pas réservé aux surhommes.
C'est exactement ce que la revue Spiridon défendait de l'autre côté de l'Atlantique : une course ouverte à tous, où le champion et l'anonyme partagent la même route, le même jour, la même ligne d'arrivée.
À lire aussi dans Running Heroes
- Ron Hill, le docteur en chimie qui courut chaque jour pendant 52 ans - cinquième derrière Rodgers à Boston en 1975
- Frank Shorter, le champion olympique qui lança le running boom - son grand rival américain des années 1970
- Kathy Switzer, la femme qui bouscula Boston en 1967 - l'autre grande histoire du marathon de Boston
- Grete Waitz, la Norvégienne qui gagna neuf fois le marathon de New York - la reine de New York, victorieuse le même jour que lui en 1978
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Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running
Sources : revue Spiridon n°26 (juin-juillet 1976), n°27 (août-septembre 1976), n°37 (1978) et n°41 (décembre 1978, reportage de Noël Tamini au marathon de New York) ; Wikipédia ; New York Road Runners Hall of Fame ; Boston Athletic Association.