Steve Prefontaine, le « James Dean de la piste » fauché à Eugene à 24 ans
Le 26 mai 1975, depuis Salvan, en Valais, Noël Tamini envoie à l'imprimerie une photo de Steve Prefontaine pour le prochain numéro de Spiridon. Une photo de course, signée Doug Schwab, qui illustre une réflexion sur le 10 000 m : « Pour qu'un 10 000 m ait lieu, il faut que quelques-uns acceptent de faire 25 tours de piste… » Trois jours plus tard, l'Américain le plus flamboyant de sa génération meurt dans un accident de voiture à Eugene, dans l'Oregon. Il avait 24 ans.
Coos Bay, une ville de bûcherons et un gamin têtu
Steve Roland Prefontaine naît le 25 janvier 1951 à Coos Bay, petite ville portuaire et forestière de la côte de l'Oregon. Trop frêle pour briller dans les sports rois de l'école américaine, il découvre la course à pied au collège et se rend vite compte d'une chose : sur la piste, personne ne peut l'empêcher d'avoir mal plus longtemps que les autres. Au lycée de Marshfield, il devient le meilleur coureur de fond du pays.
Eugene, Bowerman et Hayward Field
En 1969, il rejoint l'université de l'Oregon, à Eugene, pour courir sous les ordres de Bill Bowerman, l'entraîneur légendaire qui cofonde à la même époque une petite marque de chaussures appelée Nike. Hayward Field devient son théâtre. Le public scande « Go Pre ! » à chaque tour, les supporters adverses finissent par porter des t-shirts « Stop Pre ». Il remporte sept titres universitaires NCAA : trois en cross-country et quatre sur 3 miles ou 5 000 m, du jamais-vu dans une même épreuve.
« Pre », comme tout le monde l'appelle, n'a qu'une façon de courir : devant, vite, dès le départ. Pas de calcul, pas de course d'attente. Sa phrase la plus célèbre résume toute sa philosophie : « Personne ne gagnera jamais un 5 000 m en courant tranquillement les deux premiers miles. Pas contre moi. »
Munich 1972 : la plus belle défaite
À 21 ans, il dispute la finale du 5 000 m des Jeux olympiques de Munich face à Lasse Virén, Mohammed Gammoudi et Ian Stewart. Fidèle à lui-même, il refuse de jouer le finish et lance la course à un mile de l'arrivée. Il mène, se bat, résiste, puis craque dans les derniers mètres : Ian Stewart lui ravit la médaille de bronze à quelques foulées de la ligne. Quatrième en 13'28"4. « La plus grande déception de ma vie », dira-t-il. Mais c'est sans doute cette course-là, perdue à la loyale et à l'attaque, qui a fait de lui un mythe.
1973 : Pre dans les colonnes de Spiridon
La revue Spiridon, qui publie chaque mois des pages entières de résultats internationaux, suit sa tournée européenne de l'été 1973. Dans le n°9 (août 1973), on le retrouve deuxième du 5 000 m d'Helsinki le 27 juin, derrière le Belge Émile Puttemans, puis deuxième à Munich le 11 juillet derrière l'Allemand Harald Norpoth. Toujours aux avant-postes, jamais caché.
En 1974, il court le 10 000 m en 27'43"6. Un temps qui figure encore, dans les listes mondiales de tous les temps publiées par Spiridon (n°22 et n°26), juste derrière David Bedford, Lasse Virén, Ron Clarke, Émile Puttemans et Miruts Yifter. À sa mort, il détient tous les records américains du 2 000 au 10 000 m.
Le rebelle contre l'AAU
Mais Prefontaine n'est pas seulement un chrono. C'est aussi une grande gueule. Il dénonce ouvertement l'hypocrisie de l'AAU, la fédération américaine, qui impose aux athlètes un amateurisme strict tout en remplissant les tribunes grâce à eux. Pre lui-même vit dans une caravane et touche des bons alimentaires pendant que les organisateurs encaissent. Il refuse des offres professionnelles pour rester éligible aux Jeux de Montréal, mais il accepte les chaussures et les vêtements de Nike, au risque de perdre son statut d'amateur. Son combat annonce la fin de l'amateurisme obligatoire, qui tombera quelques années après sa mort.
Un combat que Spiridon comprend de l'intérieur : la revue de Noël Tamini et Yves Jeannotat se bat à la même époque, en Europe, contre les fédérations qui voulaient encadrer, trier et interdire les coureurs libres.
29 mai 1975 : la dernière course
Le 29 mai 1975, à Hayward Field, Prefontaine court un 5 000 m devant son public. Il gagne en 13'23"8, devant un certain Frank Shorter, le champion olympique du marathon de Munich. C'est sa 25e victoire consécutive sur une distance supérieure au mile.
Le soir, une fête réunit les athlètes. Peu après minuit, Pre raccompagne Shorter en voiture. Quelques minutes plus tard, sur Skyline Boulevard, sa MG décapotable heurte un rocher dans un virage et se retourne. Coincé sous la voiture, Steve Prefontaine meurt le 30 mai 1975, à 24 ans.
Dans Spiridon n°20, la colonne des résultats garde la trace brute de ces quelques heures : « 5 000 m, Eugene, USA, 29 mai : 1. Prefontaine 13'23"8. Quelques heures plus tard, Steve Prefontaine décédait à la suite d'un accident de la circulation. » Et sous la photo envoyée trois jours plus tôt, Noël Tamini ajoute ces mots : « coureur bourré de talent et de tempérament, et qui savait toujours payer de sa personne ».
Pre's Rock, pèlerinage des coureurs
Cinquante ans plus tard, la légende n'a pas pâli. Le rocher de Skyline Boulevard, rebaptisé « Pre's Rock », est devenu un lieu de pèlerinage où les coureurs du monde entier déposent dossards, médailles et paires de pointes. Le meeting de la Prefontaine Classic se dispute chaque année à Eugene depuis 1975. Deux films lui ont été consacrés à Hollywood, Prefontaine (1997), avec Jared Leto, et Without Limits (1998), avec Billy Crudup. On le retrouve aussi dans Free to Run, le documentaire de Pierre Morath sur l'histoire du running libre, aux côtés de Noël Tamini.
Si on l'a surnommé le « James Dean de la piste », ce n'est pas seulement pour sa moustache, sa mort brutale au volant et sa jeunesse éternelle. C'est parce qu'il courait comme on vit à vingt ans : à fond, sans se ménager, en refusant de faire semblant. Exactement ce que Tamini avait vu en lui : un coureur qui savait toujours payer de sa personne.
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Sources : revue Spiridon n°9 (août 1973), n°20 (1975, photo Doug Schwab et légende de Noël Tamini), n°22 et n°26 (listes mondiales du 10 000 m) ; Wikipédia ; Oregon Encyclopedia ; NBC Sports.