Portrait en noir et blanc d’Albrecht Moser à l’arrivée d’une course, portant un tee-shirt Spiridon, figure du marathon suisse

Albrecht Moser, le champion suisse célébré par Spiridon en 1978

Avril 1978. Dans les pages de Spiridon, Yves Jeannotat signe un texte inhabituel, presque une fiction, pour saluer un exploit bien réel : Albrecht et Marijke Moser viennent de remporter, le même jour, le titre de champion et de championne de Suisse de marathon. "La tête dans les nuages", titre-t-il, en hommage au couple. Des archives de la revue jusqu'aux sources suisses les plus récentes, un même homme se dessine : celui qu'on surnommera plus tard la légende du Waffenlauf.

Un gamin de l'Emmental qui a failli finir "Verdingbub"

Albrecht Moser naît le 28 janvier 1945 à Freimettigen, un village de l'Emmental, dans une famille ouvrière de sept enfants. "Le mois était chez nous toujours une semaine trop long", confiera-t-il des décennies plus tard. La pauvreté est telle que ses parents envisagent un temps de le placer comme "Verdingbub", ces enfants pauvres confiés à des paysans dans la Suisse d'après-guerre, une pratique aujourd'hui reconnue comme une des pages sombres de l'histoire du pays. Bon élève au primaire, moins brillant ensuite, le jeune Albrecht apprend le métier de serrurier avant que la course à pied ne change sa trajectoire.

Le rêve du vélo, puis la piste

Adolescent, Moser ne jure que par le cyclisme et admire Ferdy Kübler et Hugo Koblet. Faute de moyens pour s'équiper, il se tourne vers l'athlétisme léger. Le talent est là : plusieurs titres de champion suisse sur 5000 m, 10 000 m, en cross et au marathon suivent, et le natif de l'Emmental se qualifie pour les Jeux Olympiques de Munich en 1972, sur 10 000 m.

De cet été-là, il garde surtout le souvenir de la prise d'otages contre la délégation israélienne. "J'ai aussitôt les larmes aux yeux", confiait-il encore récemment en évoquant l'insouciance des premiers jours olympiques, brutalement remplacée par les contrôles et les badges de sécurité.

1978 : le jour où Spiridon célébra un couple de champions

Le 23 avril 1978, à Schaffhouse, Albrecht Moser remporte le championnat suisse de marathon en 2h21'44". Le même jour, sa femme Marijke - rencontrée quelques années plus tôt à un entraînement à Hilversum, aux Pays-Bas - décroche elle aussi le titre national féminin. Le couple, marié depuis 1970 et installé à Berne, vit ce double sacre comme une consécration commune.

Marijke n'est pas une inconnue pour les lecteurs de Spiridon : quatre ans plus tôt, en octobre 1974, elle était devenue la première femme à boucler un marathon en moins de trois heures (2h59'24"), une première suisse et néerlandaise à la fois. Deux ans plus tôt encore, en 1971, elle avait couru le Morat-Fribourg déguisée en homme, cette course étant alors fermée aux femmes - un acte précurseur pour l'égalité dans la course à pied.

C'est ce double titre national qui inspire à Yves Jeannotat son texte du numéro 38 de Spiridon, où l'on retrouve déjà, en filigrane, le nom d'Albrecht Moser associé à d'autres victoires glanées dans les pages de la revue : vainqueur de la course de Salvan-Emaney en 1975 (39'51"9), tête d'affiche du Tour de Cressier en 1977, où "tout Cressier court contre Albrecht Moser" comme argument publicitaire à lui seul.

La légende du Waffenlauf

Après 1973, quand la piste ne lui offre plus de progression, quelqu'un lui suggère de s'essayer au Waffenlauf, la course militaire suisse où l'on court en portant tenue et équipement réglementaires. "Je n'aurais jamais inventé ce sport", reconnaîtra-t-il volontiers - mais sa vitesse de coureur de fond y fait merveille. Il en devient le dominateur absolu : 8 titres de champion suisse, 56 victoires individuelles, 85 victoires de catégorie.

De cette époque, on retient sa rivalité avec Kudi Steger et des tactiques dignes d'un boxeur, jusqu'à annoncer publiquement, à la manière de Mohamed Ali, l'endroit où il allait attaquer la course. On retient aussi une petite phrase, lâchée lors d'une interview télévisée sur ce que le Waffenlauf pouvait bien apprendre à un soldat, qui lui vaudra d'être traité de "traître à la nation" : "S'enfuir face à l'ennemi." Moser n'a jamais varié sur le sens de sa réponse - une pirouette sportive, sans arrière-pensée.

Une vie simple, après la course

Sa carrière sportive refermée après plus de 2000 courses, Albrecht Moser a travaillé vingt ans comme employé communal puis concierge d'école, cultivant auprès des élèves un respect obtenu sans jamais inspirer la peur. Séparé de Marijke après douze ans de vie commune, il partage depuis près de trois décennies la vie de Béatrix, au sein d'une famille recomposée de six enfants et huit petits-enfants.

Porteur d'une prothèse de hanche, toujours actif auprès d'une quarantaine de clients de jardinage, il porte la même barbe depuis les années 1970 et dit rêver encore, la nuit, des sentiers de Sierre-Zinal - qu'il place au niveau du Paris-Roubaix pour les coureurs de montagne. Une boucle qui referme, d'une certaine manière, celle ouverte par Yves Jeannotat en 1978 : la tête dans les nuages, toujours.

Leave a comment

Please note: comments must be approved before they are published.