Max Telford, le pionnier de l'ultra qui traversa deux fois la Vallée de la Mort en 1976
Death Valley, Californie, 4 juillet 1976. Il est 6 heures du matin et le thermomètre affiche déjà 40 °C. Sur la route qui traverse le désert, un point grossit lentement à l'horizon. C'est un homme torse nu, qui court depuis la veille. Il vient de boucler 198 km en 25 h 33 min, record de la traversée pulvérisé. Il s'accorde dix minutes de repos, pas plus, puis repart dans l'autre sens. Le reporter de la revue Spiridon, Patrick Aknin, trottine quelques minutes à ses côtés. « Je ne serai vraiment heureux, lui confie Max Telford, que lorsque j'aurai réussi le retour. »
On croit souvent que l'ultra-trail est né avec l'UTMB, en 2003, ou avec les grandes courses américaines des années 1980. Les archives de Spiridon racontent une autre histoire. Dès les années 1970, une poignée de coureurs que l'on prenait pour des fous allaient déjà chercher leurs limites dans les déserts, les canyons et sur des routes de plusieurs milliers de kilomètres. Max Telford était l'un d'eux. Et la revue était là pour le raconter.
De Hawick à Auckland, du rugby à Lydiard
Max Telford naît au milieu des années 1930 à Hawick, petite ville du sud de l'Écosse, terre de rugby. C'est d'ailleurs le rugby qu'il pratique quand il émigre en Nouvelle-Zélande, en 1958, à 23 ans. Pour se mettre en condition, il rejoint le Mount Albert Athletic Club d'Auckland, et il ne le quittera plus : c'est là que s'entraîne le groupe d'Arthur Lydiard, l'entraîneur qui a révolutionné la préparation des coureurs de fond. Telford adopte sa méthode, longues semaines de foncier, côtes, puis vitesse, et la gardera toute sa vie.
Il devient un bon marathonien, crédité de 2 h 28. En 1968, il manque la sélection olympique néo-zélandaise pour Mexico à une place près. C'est le tournant. À 30 ans passés, raconte Spiridon, il se lance « sur des distances moins mesquines ». Il faut, écrit Aknin, « sans doute voir là la marque de son tempérament de pionnier ».
Des distances dignes du Paris-Strasbourg
Le palmarès que publie Spiridon en 1977 donne le vertige. Les 100 miles (161 km) en 14 h 58 en Nouvelle-Zélande. Le cap Reinga - Wellington, toute la longueur de l'île du Nord, 1158 km en 15 jours. Auckland - Wellington, 676 km, d'abord en 5 jours et 13 heures, puis en 4 jours et 14 heures. Le tour du mont Egmont, 161 km en 12 h 48. Sydney - Melbourne, 1062 km en 9 jours, en 1974. Et en 1975, un record du monde de course « non-stop » : 211 km sans s'arrêter.
À l'époque, ces distances n'ont rien d'une compétition organisée. Pas de dossard, pas de ravitaillement officiel, pas de barrière horaire. Juste un homme, une route, une équipe d'assistance et un chronomètre. Ce que l'on appellerait aujourd'hui des FKT (« fastest known time »), bien avant que le mot existe.
La Vallée de la Mort, aller et retour
En 1976, Telford s'attaque à la Death Valley. En janvier, il réalise une première traversée en 19 h 17, mais le climat d'hiver est clément. L'objectif, c'est l'été. Le record de la traversée Shoshone - Scotty's Castle, 198 km, appartient alors à son ami John Kelly, en 34 h 11, à la marche. Telford veut le battre, puis faire le retour, ce que personne n'a jamais tenté.
Il s'y prépare comme un scientifique. Pendant huit semaines, il court 200 miles (320 km) par semaine. Les quinze derniers jours, il passe deux heures par jour sur un tapis roulant dans une pièce chauffée à 55 °C, la température maximale qu'il peut rencontrer dans le désert.
Le 3 juillet, veille du bicentenaire des États-Unis, il part de Shoshone à 5 h 30. Sa femme conduit le camping-car qui s'arrête tous les 3 km. Tous les 16 km, arrêt plus long : bain de pieds pour éviter l'échauffement, crème contre les gerçures, et une nouvelle paire de chaussures sortie tout droit du réfrigérateur. Il se force à manger, du poulet, des bananes pour le potassium, de la soupe. « Un coureur, c'est comme une voiture, explique-t-il, il faut toujours faire le plein. »
La chaleur, il l'attendait. Le vent, beaucoup moins. Il souffle toute la journée, l'oblige à boire sans arrêt et lui crevasse le visage, ce qui l'ennuie d'autant plus que la télévision néo-zélandaise est venue filmer sa tentative. La nuit de l'aller est la plus dure : « Le plus dur, ce fut juste avant Scotty's Castle, vers la fin de la nuit. J'avais mal partout, je savais que j'allais battre largement le record. Mais le mental ne répondait plus, je n'avais plus le courage de repartir. Alors, j'ai dormi trois heures, et puis mon moteur s'est remis en marche. »
Des glaçons dans la casquette
Le retour est un calvaire. Des difficultés à digérer, des côtes à 80 km de l'arrivée, un serpent qui traverse la route juste devant lui, et surtout des pieds « en compote » sur un bitume brûlant. Sa femme lui prépare des glaçons qu'il glisse dans sa casquette : ils fondent en un quart d'heure, « mais c'est vraiment un bon quart d'heure », note Aknin.
La dernière nuit manque d'avoir raison de lui. Il a mal partout et peine même à ouvrir la bouche. John Kelly, l'ancien recordman, court un long moment à ses côtés pour le soutenir. Puis le jour se lève, et avec lui, Max revit. À Shoshone, une dizaine d'intimes l'attendent sur une ligne symbolique tracée devant la poste. Il jette sa casquette en l'air, son entraîneur pousse des cris. Bilan : 198 km à l'aller en 25 h 33, le retour en 48 h 03, soit 396 km en 73 h 36, repos compris.
Spiridon titre son reportage « Un chevalier des temps modernes à l'assaut de la Vallée de la Mort ». Aknin y compare Telford à Ron Clarke, qui avait osé courir le 10 000 m sur des bases jugées insensées : un homme qui « saute dans l'inconnu » pour que d'autres puissent suivre. Telford, lui, résumera plus tard l'expérience en une phrase : « C'était comme courir en enfer. »
Le Grand Canyon, deux semaines avant
Le détail qui fera sourire les traileurs d'aujourd'hui : deux semaines avant la Vallée de la Mort, Telford s'était offert, pour se mettre en jambes, le record de la traversée du Grand Canyon. Du plateau nord au plateau sud, 21 miles, en 3 h 20, puis le retour en 4 h 54. Au total 8 h 34, ravitaillement compris. Spiridon prend soin d'expliquer à ses lecteurs ce que cela représente : une descente vers le Colorado au fond d'un à-pic de 1500 m, un passage d'un climat sec et chaud à un climat tropical « et encore plus chaud », et des sentiers si raides qu'ils « exigent une musculature très solide ».
Ce « rim to rim to rim », comme disent les Américains, est devenu depuis l'un des parcours les plus convoités du trail mondial. En 1976, il n'y avait pas de montre GPS, pas de Strava, pas de sponsor de chaussures de trail. Il y avait Max Telford, et un reporter de Spiridon pour le noter.
« L'Australien », la Sibérie et l'Alaska
Dans le même numéro, un post-scriptum annonce que « l'Australien Max Telford » vient de battre deux nouveaux records du monde à Hawaï, dont les 300 km en 31 h 33'38". Même Spiridon se trompait sur sa nationalité : Écossais de naissance, Néo-Zélandais d'adoption, Telford a souvent été présenté comme Australien, sans doute à cause de son Sydney - Melbourne.
Le post-scriptum révèle surtout son projet le plus fou : partir de Nakhodka, près de Vladivostok, pour rallier Leningrad en courant, soit traverser toute l'URSS en 126 jours. Il s'est même rendu à Moscou en avril 1977 pour préparer l'aventure. C'est finalement en Amérique du Nord qu'il réalise sa grande traversée cette année-là : d'Anchorage, en Alaska, à Halifax, en Nouvelle-Écosse, plus de 8000 km en 106 jours, à près de 80 km par jour. Un exploit inscrit au Livre Guinness des records, au cours duquel il est poursuivi par un grizzly dans le Yukon.
Hawaï, Western States et les Philippines
Installé à Honolulu, où Air New Zealand l'emploie et le sponsorise, Telford continue d'enchaîner les défis : le tour d'Oahu en solitaire, les ascensions du Mauna Kea, du volcan Mayon ou du Popocatépetl. En 1981, il termine la Western States 100, la grande course de montagne californienne, en 22 h 26. À partir de 1982, il découvre les Philippines, où il court deux fois le parcours de la Marche de la mort de Bataan. Il finit par s'y installer, à Cebu, avec son épouse.
Il estimait avoir couru plus de 180 000 miles dans sa vie, soit près de 290 000 km. En 2016, à plus de 80 ans, il regardait l'explosion de l'ultra avec amusement : « Au début, on nous prenait pour des cinglés. Plus maintenant. » Max Telford s'est éteint à Cebu à 88 ans, et la nouvelle de sa disparition a circulé au tout début de l'année 2025.
Avant l'UTMB, il y avait Telford
La Badwater, l'ultra mythique de la Vallée de la Mort, n'est devenue une course officielle qu'à la fin des années 1980. Le Grand Canyon aller-retour est devenu un rite de passage du trail. L'UTMB est né en 2003. Max Telford avait couru tout cela, ou presque, entre 1974 et 1977, avec des chaussures sorties du frigo et des glaçons dans sa casquette.
C'est ce que Spiridon a toujours défendu : courir pour aller voir plus loin, pas pour le dossard. Les pionniers de l'ultra des années 1970 n'avaient ni réseaux sociaux ni circuit organisé. Ils avaient une revue, qui les prenait au sérieux quand le reste du monde les prenait pour des fous.
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Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running
Sources : revue Spiridon n°32 (juin-juillet 1977), « Un chevalier des temps modernes à l'assaut de la Vallée de la Mort », texte et photos de Patrick Aknin, et encadré « Les meilleures performances de Max » ; Athletics Illustrated, « Interview with the legendary Mad Max Telford » (2016) ; Ultrarunning History (Davy Crockett) ; Journal News (Philippines), « Goodbye Max Telford » (janvier 2025).