Western States 100 : quand un coureur a défié les chevaux en 1974 et inventé l'ultra moderne
Août 1974, Californie. Un coureur de 26 ans, dont le cheval avait boité l'année précédente, décide de faire à pied une course réservée aux cavaliers. Sans le savoir, il vient d'inventer l'ultra-trail moderne.
Une course de chevaux, un défi lancé en 1955
L'histoire commence avec un cavalier, pas avec un coureur. En 1955, Wendell Robie parcourt à cheval la vieille piste de la Western States, de Tahoe City jusqu'à Auburn, pour prouver qu'un cheval peut avaler 100 miles en une seule journée. Il fonde ensuite la Western States Trail Foundation et la Tevis Cup, une épreuve d'endurance équestre : 100 miles à travers la Sierra Nevada, à boucler en moins de 24 heures. Le tracé suit d'anciens sentiers de chercheurs d'or, entre cols d'altitude, canyons brûlants et rivières à traverser.
Gordy Ainsleigh, ou l'obstination d'un cavalier à pied
Gordy Ainsleigh est d'abord un participant de la Tevis Cup : il la court à cheval en 1971 et 1972. En 1973, sa monture boite et il doit abandonner à Robinson Flat, vers le mile 30. Frustré, il se met en tête de refaire le parcours en 1974... sur ses propres jambes.
Le 3 août 1974, il s'élance sans dossard, quelques minutes avant les chevaux. Il affronte les mêmes cols et la même chaleur écrasante de l'American River Canyon. À l'arrivée, à Auburn, le chrono affiche 23 h 42 : sous la barre des 24 heures, la limite officielle réservée aux montures. Un homme venait de démontrer qu'un être humain, seul sur ses deux jambes, pouvait franchir cette distance en un jour.
De l'exploit isolé à la course officielle
D'autres tentent ensuite l'aventure. Ron Kelley abandonne à quelques kilomètres de l'arrivée en 1975, et Ken « Cowman » Shirk termine l'année suivante avec une trentaine de minutes de retard sur le cap des 24 heures. Il faut un dernier pas : en 1977, la première Western States Endurance Run est organisée dans son propre cadre, indépendamment des chevaux.
Ils sont 14 au départ selon l'organisation. Trois seulement rallient l'arrivée. Andy Gonzales gagne en 22 h 57, et deux hommes de plus de 50 ans, Peter Mattei et Ralph Paffenbarger, terminent tous deux en 28 h 36. En 1978, Pat Smythe devient la première femme à finir la course, et Andy Gonzales la remporte à nouveau en 18 h 50.
Le parcours : 100 miles, 5 500 m de montée
La Western States relie aujourd'hui Palisades Tahoe (ex-Squaw Valley) à la piste du lycée de Placer High School, à Auburn. Soit 100,2 miles (161 km), environ 5 500 m de dénivelé positif et plus de 7 000 m de descente. Le rituel est né là aussi : moins de 24 heures donne droit à une boucle de ceinture en argent, entre 24 et 30 heures à une boucle de bronze. Un symbole hérité de la Tevis Cup, où l'on récompensait déjà le cavalier qui bouclait dans la journée.
Un héritage qui a traversé l'Atlantique
Cette aventure a servi de modèle à d'innombrables épreuves de 100 miles, jusqu'à l'UTMB qui, quelques décennies plus tard, a installé l'ultra dans les Alpes. En juin 2026, un Français, Vincent Bouillard, a fait tomber le record de l'épreuve en 13 h 46 min 15 s, tandis que Jenn Lichter établissait celui des femmes en 15 h 28 min 05 s. Un demi-siècle après la course insolente de Gordy Ainsleigh, la boucle est bouclée.
Ce que la Western States dit de l'esprit Spiridon
La Western States n'a pas commencé avec un plan marketing mais avec une envie : courir là où l'on disait que c'était impossible, sans dossard, sans spectateurs, pour le défi lui-même. Dans les années 1970, la revue Spiridon défendait la même idée : la course à pied appartient à ceux qui la pratiquent, pas aux institutions. Deux continents, une même liberté.
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