Illustration d'un coureur de fond vu de dos en silhouette, visuel créé par Spiridon pour l'article sur Autoportrait de l'auteur en coureur de fond de Haruki Murakami

Ce que Murakami dit aux coureurs

Il y a des livres sur la course à pied qui donnent envie de courir. Et puis il y a celui-ci, qui donne envie de continuer. Ce n'est pas la même chose.

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond paraît au Japon en 2007. Haruki Murakami a alors 58 ans. Il court des marathons depuis 25 ans - un par an, sans exception. Il a aussi couru un ultra de 100 kilomètres sur l'île de Hokkaido, dont il fait le récit au coeur du livre. Mais ce n'est pas vraiment un livre sur la course à pied. C'est un livre sur ce que la course à pied révèle d'un homme qui vieillit, qui écrit, et qui choisit de continuer quand même.

33 ans, et deux décisions

Murakami a commencé à courir à 33 ans, au moment précis où il décidait de devenir romancier à temps plein. Il venait de vendre le bar de jazz qu'il tenait à Tokyo. Les deux décisions - courir et écrire - arrivent ensemble, comme si l'une appelait l'autre.

Ce parallèle n'est pas anodin. L'écriture de roman, explique-t-il, demande une endurance physique et mentale que peu de métiers requièrent. Rester assis des heures, maintenir une concentration longue, revenir le lendemain faire la même chose. La course lui a appris à tenir dans la durée sans attendre de récompense immédiate. Elle lui a appris que la régularité vaut plus que l'intensité.

" Je ne cours pas vite. Mais je continue."

Cette phrase, qui pourrait passer pour de la modestie, est en réalité le cœur du livre. Murakami n'a jamais été un coureur rapide. Ses chronos de marathon se situent autour de 4 heures. Il le dit sans fausse honte. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas la performance - c'est la pratique.

La douleur et la souffrance

"Pain is inevitable. Suffering is optional." La phrase circule beaucoup, souvent réduite à un mantra de résilience mentale. Mais il y a une lecture plus exigeante. Ceux qui ont bien préparé ont les ressources pour traverser la douleur sans basculer dans la souffrance - ils ont du stock. Ceux qui n'ont pas respecté la préparation n'ont pas ce choix : au 35e kilomètre, ils subissent. La souffrance n'est une option que pour ceux qui ont fait le travail avant. C'est peut-être ce que Murakami voulait dire - et il courait trop sérieusement pour que ce soit une coïncidence.

Vieillir en courant

Le chapitre le plus émouvant est celui où il parle de son déclin. Vers 50 ans, ses chronos se dégradent. Il s'entraîne autant, peut-être plus, mais les jambes ne répondent plus pareil. Il ne cherche pas à expliquer pourquoi. Il ne consulte pas de coach. Il accepte.

Cette acceptation, pourtant, n'est pas résignation. Il continue. Chaque année, un nouveau marathon. L'objectif n'est plus d'améliorer son temps - il ne le peut plus. L'objectif est de finir. De rester dans la course au sens littéral.

Il y a dans ces pages quelque chose que les livres de running habituels n'osent pas dire : la performance finit par décliner pour tout le monde. Ce qui reste, ce qu'on peut entretenir très longtemps, c'est la pratique elle-même. La sortie du mardi matin. Le tour du parc. Le souffle qui se régule après cinq minutes.

Pourquoi ce livre résonne différemment selon où on en est

À 25 ans et 3h15 au marathon, on lit ce livre et on le trouve presque mélancolique. À 45 ans avec deux blessures derrière soi et une sortie hebdomadaire qui tient depuis trois ans, on le relit et on comprend tout.

C'est la marque des grands livres de sport - ils ont plusieurs âges de lecture. Born to Run donne de l'élan. Autoportrait de l'auteur en coureur de fond donne de la profondeur. Ce ne sont pas les mêmes moments de vie.

Murakami parle aussi de musique - il court toujours avec un baladeur, jazz ou rock selon les jours. Il parle de ses routes à Athènes, à Cambridge, à Boston. Le livre est traversé par une géographie du coureur solitaire qui reconnaîtra ses propres trajets dans les siens.

Un livre à lire lentement

C'est un petit livre - moins de 200 pages dans l'édition française. On pourrait le lire en deux heures. Mais il se lit mieux lentement, un chapitre après une sortie, dans cet état légèrement flottant qui suit l'effort. Murakami lui-même écrit souvent le matin, après avoir couru. Le rythme de sa prose a quelque chose du pas régulier : simple en surface, mais avec une cadence qui s'impose progressivement.

Si vous ne deviez lire qu'un seul livre sur la course à pied cette année, ce serait probablement celui-là. Pas parce qu'il vous rendra plus rapide. Parce qu'il vous donnera envie de durer.

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond est disponible dans la boutique Spiridon.