Martine Oppliger-Bouchonneau, la Franco-Suisse qui courut « malgré la fédération »
31 décembre 1981, São Paulo. La Portugaise Rosa Mota remporte la célèbre course de la Saint-Sylvestre. Derrière elle, en deuxième position, une coureuse que le quotidien brésilien A Gazeta Esportiva présente comme « uma suiça modesta », une Suissesse modeste. Sauf qu'elle est française. Elle s'appelle alors Martine Bouchonneau. Le monde de l'athlétisme la connaîtra plus tard sous le nom de Martine Oppliger-Bouchonneau, olympienne suisse. Et la revue Spiridon la suit depuis ses premiers cross.
Une coureuse née dans les cross des années 70
Née le 19 octobre 1957 à Cholet, dans le Maine-et-Loire, Martine Bouchonneau appartient à cette génération de Françaises qui ont découvert la course de fond au moment même où on commençait à peine à la leur ouvrir. Au milieu des années 70, les femmes n'ont pas de marathon olympique, pas de 10 000 m, et les courses sur route commencent tout juste à les accepter aux côtés des hommes. C'est précisément le combat que mène alors Spiridon.
Son nom apparaît très tôt dans les pages de résultats de la revue, ces colonnes serrées où Noël Tamini et ses correspondants recensaient les courses de toute l'Europe. En novembre 1976, sur les 9 km de Gujan-Mestras, en Gironde, où l'on compte près de 7 000 partants, c'est elle qui termine première des féminines (Spiridon n°29, décembre 1976). Quelques semaines plus tard, aux championnats d'Aquitaine de cross, elle est citée en tête des féminines, devant une certaine Colette Besson, championne olympique du 400 m à Mexico en 1968 (Spiridon n°30, février-mars 1977).
Championne de France
La jeune coureuse s'installe vite parmi les meilleures Françaises du demi-fond et du cross. Les archives Spiridon la retrouvent au côté des grandes figures de l'époque, comme Joëlle De Brouwer. En novembre 1977, à Grenoble, elle court le même cross que Colette Besson, qui y dispute la dernière course de sa carrière (Spiridon n°36). À l'automne 1978, elle remporte la course féminine d'un grand cross disputé devant quelque 50 000 spectateurs (Spiridon n°41, décembre 1978).
Les titres suivent. Championne de France du 1 500 m en salle en 1979, elle devient championne de France de cross en 1980, puis championne de France du 3 000 m en 1982. Une polyvalente, à l'aise sur la piste comme dans la boue des labours.
São Paulo 1981 : une « coureuse MLF »
La scène la plus savoureuse de sa carrière, c'est Noël Tamini lui-même qui la raconte, dans ses souvenirs sur l'histoire de la revue. Le 31 décembre 1981, à la Corrida de São Paulo, la Portugaise Rosa Mota s'impose. Surprise à la Fédération française d'athlétisme, et dans la presse, quand on apprend qu'une Française, Martine Bouchonneau, a pris la deuxième place… sous les couleurs de la Suisse, où quelqu'un lui avait procuré une invitation.
Le mot de la fin revient à L'Équipe Magazine : Martine Bouchonneau était une coureuse « MLF », comprendre « malgré la fédération ». La formule résume toute une époque. Au début des années 80, une coureuse française qui voulait courir les grandes épreuves internationales sur route devait parfois contourner les circuits officiels. Et c'est vers la Suisse, berceau de Spiridon et de la course libre, qu'elle trouve la porte ouverte.
Rosa Mota, elle, n'est encore qu'une inconnue. Un an plus tard, à Athènes, elle remportera les premiers championnats d'Europe de marathon féminin, avant de devenir championne olympique à Séoul en 1988.
Reine de Morat-Fribourg
La Suisse, justement, devient sa seconde terre de course. Elle remporte quatre fois Morat-Fribourg, en 1982, 1983, 1986 et 1987. Un joli clin d'œil de l'histoire : cette course mythique, où les femmes avaient longtemps dû se glisser en clandestines dans le peloton, sacre une Française passée par l'école Spiridon.
Martine Oppliger, olympienne suisse
Devenue Martine Oppliger, elle court ensuite pour la Suisse, et c'est sous ce maillot qu'elle vit les plus grandes heures de sa carrière. Championne de Suisse du 3 000 m en 1986 et 1987, elle se classe 23e du 10 000 m des championnats d'Europe de Stuttgart en 1986. Un an plus tard, aux championnats du monde de Rome, elle se qualifie pour la finale du 10 000 m et y prend la 11e place en 32'07"49, son record personnel.
En 1988, elle court le 5 000 m en 15'25"84 à Berlin. Puis vient la consécration : à 30 ans, elle est sélectionnée pour les Jeux olympiques de Séoul. Le 26 septembre 1988, elle dispute les séries du 10 000 m, remportées par la Norvégienne Ingrid Kristiansen, et termine en 32'28"26, sans accéder à la finale. Trois jours plus tôt, sur ces mêmes Jeux, Rosa Mota devenait championne olympique du marathon : les deux femmes de São Paulo se retrouvaient, sept ans plus tard, sur la plus grande scène du monde.
Elle ne s'arrête pas là. En 1989, elle ajoute deux titres suisses, en cross et sur 25 km route, et court le semi-marathon en 1 h 12'16" à Monza.
Le débardeur Spiridon
Il reste de Martine Bouchonneau une très belle photo, retrouvée dans nos archives, où elle porte le débardeur Spiridon. Elle dit à sa manière ce que la revue a représenté pour toute une génération de coureuses : un espace où l'on pouvait courir librement, en France comme en Suisse, bien avant que le sport officiel ne se décide à leur faire toute leur place. Française de naissance, Suissesse d'adoption, elle incarne aussi ce pont entre les deux pays sur lequel Spiridon s'est construit.
Comme Chantal Langlacé, Cornelia Bürki ou Kathy Switzer, Martine Oppliger-Bouchonneau fait partie de ces coureuses que Spiridon a vues passer, et qui ont fait bouger les lignes à leur façon : en courant là où on voulait bien d'elles.
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Sources : Noël Tamini, « Spiridon, histoire de la revue et du mouvement » (archives Spiridon) ; revue Spiridon n°29, 30, 36 et 41 (1976-1978) ; Wikipédia ; World Athletics ; résultats officiels des Jeux olympiques 1988.