Stamata Revithi, coureuse grecque ayant parcouru le marathon d’Athènes en 1896 malgré son exclusion des Jeux olympiques.

Stamata Revithi : la femme qui courut le premier marathon olympique sans dossard, en 1896

Le 10 avril 1896, sur la route qui relie la plaine de Marathon à Athènes, quarante-neuf hommes s'élancent pour la première épreuve de marathon des Jeux olympiques modernes. Aucune femme n'est autorisée à prendre le départ : pour le baron Pierre de Coubertin, rénovateur des Jeux, le sport féminin de haut niveau est «impratique, inintéressante, inesthétique». Vingt jours plus tard, une femme grecque parcourt pourtant seule les 40 kilomètres du même tracé. Son nom : Stamata Revithi.

Une candidate qu'on refuse d'entendre

L'histoire commence quelques jours avant la course officielle. Selon les recherches de l'historien grec Athanasios Tarasouleas, publiées dans la Revue olympique, le journal athénien Estia évoque le 23 mars 1896 «la coureuse Stamata Revithi, cette étrange femme qui, après avoir couru il y a quelques jours pour s'entraîner, entend participer à la compétition après-demain». Un autre journal local rapporte même, le 1er mars, qu'une femme se serait inscrite avec son bébé pour l'épreuve du marathon. Le Messager d'Athènes, de son côté, décrit une «femme active et déterminée» qui aurait couvert tout le parcours à titre d'essai début mars, sans s'arrêter, si ce n'est pour manger quelques oranges.

Le comité d'organisation refuse évidemment de l'inscrire. Qu'à cela ne tienne : le 30 mars 1896, Stamata Revithi part de Marathon et rejoint Athènes en 5 heures et 30 minutes, sans dossard, sans ravitaillement officiel, sans le moindre encouragement d'une foule qui ne l'attendait pas.

Le pope qu'on empêche de courir

Elle n'est pas la seule à se heurter, cette année-là, à l'establishment sportif naissant. Un prêtre orthodoxe de Livadia, Spyros Matzakos, tente lui aussi de participer au marathon officiel. On le lui interdit à plusieurs reprises et le saint-synode ordonne même à son diocèse de le sanctionner pour l'exemple. Deux trajectoires différentes, un même refus opposé à quiconque ne correspond pas à l'image que les Jeux naissants veulent donner d'eux-mêmes.

Melpomène, la légende qui a longtemps recouvert le nom réel

Pendant des décennies, l'histoire de cette course clandestine a circulé sous un autre nom : Melpomène, celui de la muse grecque de la Tragédie. Certains chercheurs, se référant à un article de 1964, avaient rapporté cette appellation sans jamais pouvoir la confirmer avec certitude. Les travaux d'archives menés sur la presse grecque de l'époque ont permis de faire remonter le nom véritable, Stamata Revithi, tout en laissant subsister une part de zone grise, entre document d'époque, légende reconstruite et mémoire orale. C'est bien là toute la difficulté de raconter l'histoire des femmes dans le sport : les sources officielles ne les enregistrent pas, et ce sont des bribes de journaux, des rumeurs de rue et quelques historiens obstinés qui permettent, un siècle plus tard, de leur redonner un visage.

Une héroïne malgré elle, célébrée en vers

La course de Stamata Revithi frappe suffisamment les esprits pour inspirer, quelques mois plus tard, un poème du Français François Coppée, publié le 26 juillet 1896 dans L'Illustré Soleil du Dimanche :

«Elle est vraiment superbe ainsi ; sa chevelure
A le reflet luisant des ailes du corbeau ;
Et ses yeux, en dépit du hâle de la peau
Et des lourds cheveux noirs tordus comme des câbles,
Ses yeux sont bleus, ainsi que le chardon des sables.»

Il faudra ensuite attendre près de soixante-dix ans pour qu'une autre marathonienne grecque se fasse connaître, et 1984 pour que le marathon féminin entre enfin au programme olympique, à Los Angeles, avec la victoire de l'Américaine Joan Benoit.

Ce que cette course dit encore aujourd'hui

Stamata Revithi n'a jamais eu de dossard, de chronométrage officiel, ni de podium. Elle a couru quand même, sur le seul mérite de sa détermination, dans un monde qui avait déjà décidé que ce parcours ne la concernait pas. Cette course sans autorisation, sans record homologué et sans reconnaissance immédiate est, d'une certaine façon, l'un des tout premiers actes de course libre de l'histoire moderne : courir pour soi, envers et contre l'avis de ceux qui distribuent les dossards. Un esprit que le mouvement Spiridon, né près de trois quarts de siècle plus tard, portera à son tour.


Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running

Laissez un commentaire

Veuillez noter que les commentaires doivent être approuvés avant d'être publiés.