La Solitude du coureur de fond : le livre culte qui a fait de la course un acte de rébellion
Il existe un livre qui raconte l'histoire d'un coureur capable de gagner - et qui choisit de perdre. Volontairement. À quelques mètres de la ligne d'arrivée. Ce coureur, c'est Colin Smith, le héros de La Solitude du coureur de fond, nouvelle culte de l'écrivain britannique Alan Sillitoe parue en 1959. Un texte court (à peine une centaine de pages) et pourtant l'un des plus radicaux jamais écrits sur ce que courir veut vraiment dire.
Un délinquant, une maison de correction, et la course comme seule liberté
L'histoire se déroule dans l'Angleterre ouvrière de l'après-guerre. Colin Smith, jeune homme issu d'un milieu populaire, est envoyé dans une maison de correction anglaise (un "borstal") après un vol. Le directeur de l'établissement repère son talent pour la course de fond et lui propose un marché : s'entraîner pour représenter l'institution lors d'une compétition contre une école privée huppée, Ranley. En échange, Colin obtient un privilège rare en détention - le droit de courir seul, tôt le matin, dans la campagne autour du centre.
C'est dans ces foulées solitaires, loin des surveillants, que Colin trouve ce que Sillitoe décrit comme la seule vraie liberté qu'il lui reste. Courir devient un espace mental à lui, hors de portée de l'autorité - le seul endroit où il peut penser, se souvenir, exister sans qu'on lui dicte quoi faire.
La ligne d'arrivée qu'il refuse de franchir
Le jour de la course, Colin domine la compétition. Il est clairement le meilleur, et le directeur, qui a misé son prestige personnel sur cette victoire, jubile déjà. Mais à quelques mètres du fil, Colin s'arrête net. Les mains sur les hanches, il regarde le coureur de Ranley le dépasser et franchir la ligne à sa place.
Ce n'est pas un abandon. C'est un choix. En refusant la victoire, Colin refuse de laisser son effort - le seul bien qui lui appartienne vraiment - servir la gloire d'un système qui l'a enfermé. Gagner aurait fait de lui l'instrument du directeur. Perdre, ainsi, à sa manière, c'est rester libre.
Un texte qui parle directement à l'esprit Spiridon
Difficile de ne pas y voir un écho direct à ce qui a fondé l'esprit Spiridon dans les années 1970 : l'idée que la course à pied n'appartient à personne d'autre qu'à celui qui la vit, et surtout pas aux fédérations, aux médailles ou aux institutions qui voudraient s'en servir. Colin Smith est une fiction, publiée treize ans avant le premier numéro de la revue - mais il aurait pu en être un lecteur. Son refus du "culte de la médaille et de la performance" est exactement la ligne défendue par Noël Tamini et Yves Jeannotat dès la création du magazine : courir pour soi, pas pour le classement.
Le film : Tom Courtenay et le Free Cinema britannique
La nouvelle a été adaptée au cinéma dès 1962 par Tony Richardson, avec Tom Courtenay dans le rôle de Colin Smith. Le film s'inscrit dans le mouvement du "Free Cinema" et du "kitchen sink realism" (le réalisme social britannique du tournant des années 1960), aux côtés d'oeuvres comme Samedi soir, dimanche matin (également signé Sillitoe pour le scénario). Ce cinéma en noir et blanc, tourné loin des studios, donnait pour la première fois la parole à une jeunesse ouvrière que le cinéma britannique ignorait jusque-là. La scène finale de la course, filmée en longs plans silencieux sur le visage de Courtenay, reste l'une des plus commentées du cinéma anglais.
Pourquoi le (re)lire aujourd'hui
À l'heure des montres connectées, des classements en ligne et des dossards qui se comptent par dizaines de milliers, La Solitude du coureur de fond pose une question qui n'a pas vieilli d'un jour : pour qui court-on, au juste ? Pour un temps affiché, un classement, une reconnaissance extérieure - ou pour cette liberté silencieuse que seule la foulée peut donner ? Un texte court, à lire d'une traite, qui a toute sa place à côté de Born to Run et du documentaire Free to Run dans toute bibliothèque de coureur qui se respecte.
Alan Sillitoe, "La Solitude du coureur de fond", éditions 10/18, 96 p. Retrouvez cette sélection et d'autres essentiels dans notre collection de livres running et trail.
Franck Tuil - Auteur - Culture running