Affiche du documentaire 3100: Run and Become, consacré à l’ultra-running, à l’endurance et à la dimension spirituelle de la course à pied.

3100 : Run and Become - le documentaire qui filme la course comme chemin intérieur

Il existe une course dont le classement n'intéresse personne. Pas de record du monde homologué, pas de sponsors, pas de dossard qui brille sous les projecteurs. Juste des coureurs qui tournent, jour après jour, autour d'un même pâté de maisons du Queens, à New York, pendant cinquante-deux jours. C'est cette course - la plus longue épreuve pédestre certifiée au monde - que filme le documentaire 3100 : Run and Become, sorti en 2018 sous la caméra de Sanjay Rawal.

Une course de 3100 miles, ou 5 649 tours de pâté de maisons

Le principe tient en une phrase, et elle donne le vertige : parcourir 3100 miles (près de 5 000 km) en courant environ 100 km par jour, pendant 52 jours consécutifs, sur un circuit urbain d'un seul pâté de maisons. La course s'appelle officiellement la Self-Transcendence 3100 Mile Race, organisée chaque été à New York depuis 1997 par les disciples du philosophe spirituel Sri Chinmoy, pour qui la course à pied pouvait être un chemin de dépassement intérieur - la "self-transcendence" du titre.

Le film suit deux figures que tout oppose en apparence : Ashprihanal Aalto, facteur finlandais et recordman de l'épreuve avec quatorze participations, et Shamita Achenbach-König, violoncelliste autrichienne qui s'aligne pour la première fois. À travers eux, Sanjay Rawal ne cherche pas la performance sportive mais la question qui la précède : pourquoi court-on, au juste, quand la distance dépasse tout ce que le corps est censé supporter ?

Trois cultures, une même quête

Ce qui distingue Run and Become d'un simple film de sport, c'est son détour par d'autres traditions de la course. Le documentaire part filmer les chasseurs San du Kalahari, au Botswana, qui pratiquent encore la chasse par poursuite - courir un animal jusqu'à l'épuisement, sur plusieurs heures, par pure endurance. Il suit aussi les moines coureurs du mont Hiei, au Japon, qui accomplissent le kaihōgyō : mille jours de course rituelle répartis sur sept ans, une pratique bouddhiste où courir devient une forme de prière. Et il traverse les déserts de l'Arizona avec des coureurs navajos, pour qui la course a toujours été un acte sacré avant d'être une discipline.

Ce fil rouge - la course comme expérience spirituelle plutôt que comme chronomètre - est précisément ce qui rapproche ce film de la sensibilité Spiridon. Depuis les origines de la course libre, sans dossard ni classement, l'idée n'a jamais été de courir contre les autres mais de courir pour soi, pour ressentir, pour durer. 3100 : Run and Become filme cette idée à l'échelle de cultures entières, loin des podiums et des chronos.

Pourquoi ce film mérite votre temps

On peut voir dans les 5 649 tours de pâté de maisons une performance absurde, ou au contraire une métaphore parfaite de ce que beaucoup de coureurs ressentent sur des distances bien plus modestes : au-delà d'un certain kilométrage, la course cesse d'être une affaire de jambes pour devenir une affaire d'esprit. Le film ne tranche jamais entre exploit sportif et expérience mystique - il laisse les deux cohabiter, et c'est ce qui en fait un objet rare dans le paysage (encore restreint) des documentaires sur la course à pied.

3100 : Run and Become (2018, réalisé par Sanjay Rawal, environ 1h22) est disponible à la location ou à l'achat en VOD sur les plateformes internationales comme Apple TV ou Amazon Prime Video. Aucune sortie en salles n'a eu lieu en France, mais le film reste accessible en version originale sous-titrée depuis n'importe quelle plateforme de streaming à la demande.

Pour prolonger cette réflexion sur l'histoire et la philosophie de la course libre, notre article Free to Run retrace cinquante ans de cette même quête, du côté occidental cette fois. Et pour les coureurs qui veulent creuser le sujet sur papier, notre sélection de livres running et trail rassemble d'autres récits qui posent la même question : pourquoi court-on ?

Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running