Morat-Fribourg, la course où les clandestines ont ouvert la voie
Morat-Fribourg, c’est d’abord une course de légende. Une route entre deux villes suisses, une épreuve populaire, vallonnée, profondément ancrée dans l’histoire fribourgeoise. Elle commémore la victoire des Confédérés sur Charles le Téméraire, en 1476, et reprend le récit du messager qui aurait couru de Morat à Fribourg, une branche de tilleul à la main, pour annoncer la victoire avant de s’effondrer à son arrivée. Comme souvent avec les grandes courses, il y a l’histoire, la légende, puis ce que les coureurs en font.
La première édition ouverte aux coureurs a lieu dans les années 1930. D’abord réservée à quelques participants, Morat-Fribourg devient peu à peu l’une des grandes classiques suisses. Depuis 1996, elle se court sur 17,170 km, avec un parcours exigeant, vallonné, qui passe notamment par Courgevaux, Courtepin, La Sonnaz et Granges-Paccot avant de rejoindre Fribourg.
Mais pour Spiridon, Morat-Fribourg n’est pas seulement une vieille classique suisse. C’est un lieu de mémoire. Un lieu de combat. Un lieu où la course à pied populaire a rejoint un combat plus large : celui de l’ouverture, de l’égalité et de la liberté de courir.
Au début des années 1970, les femmes n’ont toujours pas le droit d’y participer officiellement. Certaines courent malgré tout. Elles se glissent dans l’épreuve, parfois sans dossard, parfois sous un nom masculin. Elles ne demandent pas la permission. Elles courent. Et ce simple geste devient politique.
À cette époque, la course à pied n’est pas encore cet espace ouvert que l’on connaît aujourd’hui. La longue distance reste surveillée, encadrée, parfois interdite aux femmes. Courir longtemps, courir sur route, courir avec les hommes : tout cela paraît encore inconcevable à certains dirigeants.
C’est dans ce contexte que Morat-Fribourg devient l’un de ces endroits où les lignes commencent à bouger.
En 1975, une scène résume à elle seule l’esprit de cette époque. Odette Vetter prend le départ de Morat-Fribourg alors que les femmes ne sont toujours pas autorisées officiellement à courir l’épreuve. Elle court sous un faux nom, celui de son mari, Joseph Vetter, qui l’accompagne sur la route.
Tous deux sont spiridoniens. On les retrouve en tenue Spiridon, avec ce maillot devenu le signe de ralliement d’une génération de coureurs libres : SPIRIDON, et le petit bonhomme dessiné par Karel Matejovsky. Ce n’est pas seulement une tenue. C’est une manière de dire que la course doit appartenir à toutes et à tous.
La scène est même immortalisée par la RTS, dans un reportage de 1975. On y voit très clairement le décalage de l’époque : Morat-Fribourg est encore un bastion masculin, les femmes s’y invitent clandestinement, et le directeur de course n’est pas favorable à leur participation. Mais Odette et Joseph sont là, au milieu des coureurs. Au départ.
Ce reportage dit beaucoup.
Une femme qui court quand même.
Un mari qui court à ses côtés.
Un règlement que l’on contourne.
Un maillot Spiridon comme signe de ralliement.
Et cette idée très simple : la course à pied doit être ouverte à toutes et à tous.
Odette Vetter racontera plus tard avoir sprinté à l’approche de l’arrivée par crainte qu’on l’arrête. Aujourd’hui, cette phrase peut presque sembler irréelle. Mais il y a moins de cinquante ans, courir une course populaire quand on était une femme pouvait encore relever de la transgression.
Deux ans plus tard, en 1977, les femmes et les juniors sont enfin officiellement autorisés à participer à Morat-Fribourg. Cette année-là, Marijke Moser (sur la photo en Spiridon) devient la première femme victorieuse de l’épreuve féminine. La course change alors de dimension.
Voilà pourquoi Morat-Fribourg occupe une place particulière dans l’histoire de la course à pied.
Morat-Fribourg, c’est une course de mémoire, mais aussi une course d’émancipation. Une course où le rameau de tilleul raconte une légende ancienne, et où les clandestines des années 1970 racontent une autre victoire : celle du droit de courir toutes et tous ensemble.
C’est aussi cela, l’esprit Spiridon.
Courez tous avec nous.