Le vainqueur des 100 kilomètres de Bienne en 1971, le Gallois Hugues, à 2 km de l'arrivée. Photo Spiridon - Yves Jeannotat

100 km de Bienne : la voie oubliée des femmes de l’ultrafond

À une époque où les femmes sont encore écartées de la plupart des compétitions de course à pied, les 100 km de Bienne ouvrent une piste passionnante sur l’histoire oubliée de l’ultrafond féminin.

Une ligne de classement qui change la lecture

En fouillant les archives de Spiridon, on découvre parfois des lignes de classement qui déplacent toute une histoire. Celle-ci tient en un nom : Käthi Knuchel. En 1962, à Bienne, en Suisse, elle termine officiellement les 100 kilomètres de Bienne en 20 h 13. Cette année-là, deux femmes figurent dans les résultats de l’épreuve. Le palmarès officiel des Courses de Bienne mentionne bien Käthi Knuchel comme gagnante féminine de l’édition 1962, et la base de la Deutsche Ultramarathon-Vereinigung indique, pour cette même année, 197 hommes et 2 femmes classés sur le 100 km.

Deux femmes.
Cent kilomètres.
En 1962.

Les grandes dates que l’on retient d’habitude

Quand on raconte les débuts de la course à pied féminine sur longue distance, les mêmes repères reviennent souvent.

Il y a Bobbi Gibb, première femme à courir Boston sans dossard officiel en 1966. Il y a Kathrine Switzer, inscrite avec un dossard en 1967 malgré l’interdiction. Puis viennent les grandes ouvertures officielles des années 1970. La Boston Athletic Association rappelle ainsi que la division féminine officielle du marathon de Boston n’est créée qu’en 1972.

Ceux qui vont un peu plus loin connaissent aussi les histoires d’Odette Vetter, Lucie Bréard, de toutes ces femmes qui ont forcé les portes des pelotons d'hommes. En Suisse, Morat-Fribourg n’autorise officiellement les femmes qu’en 1977, année où Marijke Moser devient la première gagnante féminine de l’épreuve.

Et aux Jeux olympiques, le marathon féminin n’arrive qu’en 1984, à Los Angeles, avec la victoire de Joan Benoit.

Face à ces dates, Bienne interroge.

Comment des femmes ont-elles pu être officiellement classées sur une course de 100 kilomètres dès 1962, alors que d’autres épreuves plus courtes, plus visibles ou plus institutionnelles leur fermaient encore la porte ?

Bienne, une course à part

C’est là que les 100 km de Bienne deviennent passionnants.

Parce que cette course n’était pas seulement une course au sens strict. À l’origine, on y court, mais on peut aussi y marcher. Cette nuance paraît presque absurde aujourd’hui pour tous ceux qui pratiquent le trail - où l’on court, on marche - mais elle pouvait apparemment tout changer dans les années 1960.

Cette particularité a peut-être ouvert un passage. Là où certaines courses interdisaient encore aux femmes de courir, une épreuve mêlant course, marche et endurance pouvait créer une zone plus souple, moins verrouillée par les fédérations sportives de l’époque.

Les archives ne disent pas explicitement qu’il s’agissait d’une stratégie des organisateurs. Elles ne racontent pas les conversations, les résistances ou les compromis. Mais elles donnent un fait essentiel : en 1962, à Bienne, deux femmes sont classées.

L’ultra avant l’ultra

Les 100 km de Bienne font partie de ces épreuves mythiques dont on parle trop peu aujourd’hui.

Bien avant le boom de l’ultra, bien avant que le mot ne devienne familier pour les coureurs du dimanche comme pour les passionnés de montagne, des hommes et des femmes partaient déjà pour cent kilomètres. De nuit - clin d’œil à la SaintéLyon. Sur la route. Avec leur volonté, leur folie, et cette étrange fraternité que créent les longues distances.

Aux plus jeunes qui découvrent aujourd’hui l’ultra, il faut peut-être le rappeler : courir très longtemps n’est pas une invention récente. Les anciens l’ont fait avant nous. Sur route, en montagne, sur des parcours parfois beaucoup moins balisés, beaucoup moins encadrés, avec un matériel qui ferait sourire aujourd’hui.

L’ultra n’est pas né avec les réseaux sociaux, les montres GPS et les ravitaillements millimétrés.

1971, une photo et un vainqueur gallois

Bienne existe depuis 1959. Les premières éditions sont encore modestes, presque confidentielles, mais la course s’installe vite dans l’imaginaire de l’endurance européenne.

En 1971, l’année de cette photographie exceptionnelle que nous avons retrouvée dans nos archives Spiridon, le Gallois Lynn Hughes, originaire du Glamorgan, remporte l’épreuve en 7 h 42. Chez les femmes, Eva Westphal, de Hambourg, s’impose en 12 h 48.

Ces temps disent déjà beaucoup. En 1971, on ne parle pas encore d’ultra comme aujourd’hui. On ne parle pas de “finisher” avec le vocabulaire moderne. On ne raconte pas chaque effort en stories. Mais on court déjà très loin.

Et les femmes, à Bienne, sont déjà là depuis presque dix ans.

Deux femmes, puis d’autres

La présence féminine ne s’arrête pas à cette première trace de 1962.

À partir de là, les chiffres progressent. La base DUV indique encore 2 femmes classées en 1963, puis 10 en 1964, 11 en 1966, 16 en 1967, 30 en 1968, 49 en 1970 et encore 49 en 

On peut imaginer ces femmes avançant dans la nuit, sur une route longue de cent kilomètres, dans un monde sportif qui n’était pas encore prêt à leur reconnaître pleinement cette place. Elles marchaient sans doute. Peut-être beaucoup. Peut-être officiellement. Mais comment ne pas penser qu’une fois sur la route, loin des regards les plus stricts, elles se mettaient aussi à courir ?

Käthi Knuchel, une trace fragile

Elle nous rappelle que l’histoire de la course à pied féminine ne s’est pas écrite uniquement dans les grands marathons, ni seulement dans les images devenues célèbres de Boston. Elle s’est aussi écrite dans des courses plus discrètes, dans des villes moins médiatisées, sur des routes de nuit, au milieu de classements que presque personne ne relit aujourd’hui.

Bienne raconte cela : une course suisse de 100 kilomètres qui, sans le savoir peut-être, portait déjà quelque chose de très moderne. L’idée que l’endurance appartient à celles et ceux qui acceptent d’aller au bout.

Une voie à documenter

Et c’est tout l’intérêt du travail d’archive : accepter que l’histoire ne soit jamais totalement figée. Plus on cherche, plus on recoupe, plus on retrouve des traces oubliées, et plus l’histoire devient précise, nuancée, vivante.

Cette découverte autour des 100 km de Bienne mérite donc d’être prolongée. Il reste beaucoup à documenter : retrouver d’éventuelles photos, consulter les journaux locaux de l’époque, contacter les archives, identifier les familles ou les descendants, comprendre comment les organisateurs présentaient alors cette épreuve où l’on pouvait courir, marcher, ou alterner les deux.

Nous allons poursuivre ce travail sérieusement, avec l’appui d’un ou d’une journaliste. Car ce sujet dépasse largement une simple anecdote de classement. Il ouvre peut-être une piste importante sur la place des femmes dans les premières grandes épreuves d’endurance, en Suisse, en France et ailleurs.

Il y aura donc une suite.

Photo : Le vainqueur des 100 kilomètres de Bienne en 1971, le Gallois Hugues, à 2 km de l'arrivée. Photo Spiridon avril 1972 - Yves Jeannotat