Portrait illustré de Percy Cerutty, entraîneur australien emblématique de la course à pied et du running naturel.

Percy Cerutty, l'entraîneur qui façonna Herb Elliott à coups de dunes de sable

Il y a des entraîneurs qui suivent des méthodes. Et il y a Percy Cerutty, qui en a inventé une, sur le tard, presque par accident, et qui a fini par transformer un adolescent australien en l'un des plus grands coureurs de demi-fond de l'histoire. Son histoire, racontée par l'entraîneur britannique Harry Wilson qui l'a bien connu, a été traduite et publiée dans la revue Spiridon n°24 de février-mars 1976, peu après la mort de Cerutty.

D'un lit d'hôpital aux dunes de Portsea

Percy Cerutty ne découvre l'athlétisme qu'à un âge déjà avancé, poussé par une grave maladie qui l'oblige à repenser entièrement sa façon de vivre. Ce qui aurait pu rester une simple remise en forme personnelle devient une obsession, puis une philosophie de vie. Pendant des années, les Australiens se moquent de ses idées. Puis, peu à peu, un petit groupe d'athlètes accepte d'adopter sa discipline, mentalement et physiquement. La dérision se change alors en admiration.

Quand Harry Wilson le rencontre pour la première fois à Cardiff en 1958, Cerutty a soixante-trois ans mais en paraît cinquante. Il est entouré de ses coureurs australiens Elliott, Thomas et Power, la preuve vivante de sa méthode.

Les Stotans, ou l'entraînement comme mode de vie

Cerutty installe son camp d'entraînement à Portsea, face aux immenses vagues du Pacifique et à ses dunes de sable grossier. Les athlètes qui viennent s'y former, il les appelle les "Stotans" - contraction de stoïque et de spartiate. Un week-end type mêle longues courses, travail aux haltères, escalade répétée des dunes chronométrée, cours de philosophie donnés par Percy en personne, et repas frugaux et naturels. Rares sont ceux qui repartent de la maisonnette de bois de Portsea sans en être profondément marqués.

Le titre de l'un de ses livres résume toute sa pensée : "Sois en forme ou sois damné !" Cerutty ne se voyait d'ailleurs pas comme un simple motivateur, mais comme un véritable maître à courir, ayant étudié à fond la physiologie et la mécanique du corps humain avant d'élaborer ses théories sur la musculation naturelle et la technique de course.

Rome 1960 : "un cheval de course parmi des ânes"

La carrière de Cerutty atteint son sommet lorsque son disciple le plus fervent, Herb Elliott, s'empare de la médaille d'or du 1500 m aux Jeux de Rome en 1960, en améliorant au passage le record du monde et en dominant la course d'une façon si magistrale qu'un journal italien la résume ainsi : "un cheval de course parmi des ânes." Elliott terminera sa carrière sans avoir jamais perdu une course sur cette distance.

Pour Cerutty, cette victoire est aussi une revanche. Son approche, fondée sur la force brute et le dépassement physique, tranchait avec l'école clinique d'entraîneurs comme Stampfl ou Gerschler, alors très en vogue. Ses talents, estimait-il avec amertume, n'avaient jamais été suffisamment reconnus par les instances de l'athlétisme australien.

"Quoi que tu fasses, fiston, ne le fais pas avec modération"

Quand Harry Wilson le retrouve en 1973, Cerutty a 78 ans et court encore sur de petits parcours, démontrant ses quatre allures de base : le trot, les petits bonds, le galop, et le raccourcissement de foulée précédant une accélération. Toujours aussi costaud aux haltères, il continue de haranguer ses interlocuteurs depuis ce qu'on appelait, en plaisantant, "le pupitre à Percy". C'est là qu'il lâche, entre deux discours que Wilson connaît déjà par cœur, cette phrase devenue culte : "Quoi que tu fasses, fiston, ne le fais pas avec modération !"

Il se tient alors toujours informé de l'actualité mondiale de la course à pied : admiratif de Lasse Viren et de Dave Bedford, il recommande à Wilson de surveiller de près un jeune Néo-Zélandais encore inconnu du nom de Walker - John Walker, futur recordman du monde du mile.

Ce qu'il reste de Cerutty

Percy Cerutty laisse derrière lui des athlètes et des entraîneurs marqués à vie par son enseignement, et une insistance sur la musculation dans la préparation du coureur de fond qui influencera durablement la discipline. Harry Wilson concluait son hommage par un mot de Shakespeare, qu'il jugeait taillé sur mesure pour Cerutty : "C'était un homme, prenez-le tel qu'il était, je n'en retrouverai pas un pareil !"

Cette idée qu'un entraînement radical, ancré dans la nature et le dépassement de soi, vaut toutes les méthodes cliniques, c'est aussi l'un des fils qui relient Cerutty à l'esprit de course libre défendu depuis 1972 par la revue Spiridon - et que l'on retrouve aujourd'hui dans notre collection technique, pensée pour les coureurs qui veulent aller à l'essentiel.


Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running

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