Illustration éditoriale de Michel Jazy en finale du 5000 m aux Jeux Olympiques de Tokyo 1964, hommage Spiridon Celebrates à une légende française du running.

Michel Jazy, le zèbre des corons qui fit pleurer la France

Dans les années 1960, il suffisait de scander deux syllabes dans un stade pour soulever une foule entière : « Ja-zy, Ja-zy ! » Le public se massait devant les vitrines des magasins de téléviseurs noir et blanc pour suivre en direct ses courses, au point que les chaînes interrompaient leurs émissions les plus populaires. Michel Jazy n'était pas seulement un athlète. Il était devenu, malgré lui, l'incarnation d'une France qui découvrait l'athlétisme par le petit écran.

Le fils du mineur qui ne voulait pas descendre à la mine

Rien, dans ses origines, ne laissait deviner ce destin. Michel Jazy est né de parents polonais. Son grand-père, ouvrier agricole, avait fui une Pologne dévastée après la Première Guerre mondiale pour venir s'installer à Oignies, attiré par les rumeurs d'embauche dans les mines du nord de la France. Michel avait douze ans quand son père mourut, tué par la silicose, cette maladie des poumons qui rongeait les mineurs de charbon. C'est à cet âge-là qu'il prit la résolution de ne jamais descendre à la mine.

La course allait devenir sa passion. Il la portait comme on respire le grand air - devenue, avec le temps, une priorité.

Rome 1960 : la révélation

Aux Jeux Olympiques de Rome, en 1960, Michel Jazy est alors typographe-linotypiste au journal L'Équipe. Dans une finale du 1500 m lancée sur un rythme fou par son compatriote Michel Bernard, il se révèle au monde et décroche la médaille d'argent. Le pays bascule dans une ferveur inédite pour la course à pied. Dans les stades, on ne scande plus que son nom.

Tokyo 1964 : le déchirement

Quatre ans plus tard, à Tokyo, Jazy espère courir le doublé 1500 m / 5000 m. L'apparition de demi-finales sur 1500 m l'en empêche : il doit choisir, et se concentre sur le 5000 m. Son surnom, « le zèbre des corons », lui vient à la fois de sa vitesse de pointe et des marques de règle laissées jadis par son instituteur - un clin d'œil à ses origines de gamin du Nord.

Avant la finale, le doute s'installe. Il ne dort que six heures. Il pleut. Jazy a un mauvais pressentiment. Après le départ, il se libère et attaque à un tour de l'arrivée. Mais dans la ligne droite, le destin s'acharne : il est débordé par l'Américain Bob Schul, puis par l'Allemand Norpoth, puis par l'Américain Dellinger. Jazy termine quatrième, au même temps que Dellinger.

Noël Tamini, fondateur de la revue Spiridon, se souvient de cette soirée-là mieux que personne : « Jazy, deuxième du 1500 m des Jeux de Rome, et nous avions exulté. Puis, 'seulement' quatrième du 5000 m des Jeux de Tokyo, et toute la France avait pleuré. » Jazy rentre en France écroulé. Il y sera accueilli à bras ouverts.

Gaston Meyer et les conditions d'un pionnier

Gaston Meyer, alors rédacteur en chef de L'Équipe, confiera plus tard à Noël Tamini avoir offert à Michel Jazy « les conditions les plus favorables qu'eut jamais un coureur français ». À une époque où l'athlétisme n'était pas encore un métier, Jazy fut l'un des premiers en France à en vivre presque comme tel - sans jamais, pourtant, courir le moindre marathon. Sa carrière se joue tout entière sur piste, sur la distance, sur l'instant.

Après la piste : une deuxième vie tout aussi dense

Une fois la carrière sportive refermée, Jazy ne s'arrête pas. Après ses débuts de typographe à L'Équipe, il rejoint le groupe Perrier, où il passera vingt-quatre ans dans la communication et les relations publiques. Il exercera aussi des fonctions chez Le Coq Sportif puis chez Adidas, avant de terminer sa carrière comme administrateur du Parc des Princes. Il prendra sa retraite à Hossegor.

Pourquoi son histoire compte encore

L'histoire de Michel Jazy est celle d'un homme porté par une France entière, puis rattrapé par elle dans la défaite - avant d'être de nouveau célébré. Elle rappelle aussi une vérité que Spiridon n'a cessé de défendre à travers ses décennies d'archives : la valeur d'un coureur ne se résume jamais à une seule ligne d'arrivée. Jazy, quatrième à Tokyo, reste aujourd'hui une légende bien plus grande que son palmarès olympique.

Cette mémoire-là est faite de sueur, de passion, d'abnégation, et de stades qui scandent un nom.

Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running

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