Deux coureurs participent à une course dans les rues de New York, devant des spectateurs, dans une ambiance vintage des années 1970

New York City Marathon : l'histoire du jogging de Central Park devenu le plus grand marathon du monde

Le 13 septembre 1970, cent vingt-sept coureurs se présentent à l'entrée de Central Park. Ils vont boucler quatre tours d'une boucle de dix kilomètres, sous le regard indifférent des joggeurs du dimanche et des promeneurs. Cinquante-cinq d'entre eux franchiront la ligne d'arrivée. Le vainqueur, un pompier de Long Island nommé Gary Muhrcke, empoche une montre et quelques dollars de sa poche. Personne, ce jour-là, n'imagine qu'un demi-siècle plus tard, cette course confidentielle réunira plus de cinquante mille coureurs et sera suivie par des millions de spectateurs massés le long des rues des cinq arrondissements de New York.

Fred Lebow, l'homme qui ne courait pas très vite mais voyait loin

Derrière cette première édition se trouve un homme : Fred Lebow, né Fischel Lebowitz à Arad, en Roumanie, en 1932. Enfant juif orthodoxe pendant l'occupation nazie, il traverse la Tchécoslovaquie, les Pays-Bas puis l'Irlande avant de rejoindre les États-Unis. À New York, il se fait un nom dans le textile, celui des vêtements bon marché du garment district. Mais c'est la course à pied, découverte sur le tard, qui devient sa véritable obsession. En 1969, il rejoint le New York Road Runners Club. Un an plus tard, avec quelques passionnés dont l'ultrafondeur Ted Corbitt, il organise ce marathon de Central Park, financé sur ses propres deniers.

Lebow n'est pas un grand champion : il terminera ses marathons en cinq heures passées, loin des podiums. Mais il a une idée qui, sans le savoir, rejoint exactement celle que porte à la même époque, de l'autre côté de l'Atlantique, une petite revue suisse tirée à quelques milliers d'exemplaires : la course à pied n'appartient pas qu'aux champions. Elle doit se démocratiser, sortir des stades, devenir une fête pour tous.

1976 : le pari des cinq boroughs

Pendant six ans, le marathon reste une affaire de Central Park, confidentielle et méthodique. Puis 1976 arrive : l'Amérique fête le bicentenaire de son indépendance, et la ville de New York, alors en pleine crise budgétaire et boudée par une partie de sa population, cherche un symbole de réconciliation. Ted Corbitt propose une idée simple : faire courir le marathon à travers les cinq arrondissements de la ville, du pont de Verrazzano à Staten Island jusqu'à Central Park, en traversant Brooklyn, le Queens, le Bronx et Manhattan.

Beaucoup, à l'époque, jugent l'idée absurde, voire dangereuse. Fermer les rues d'une ville aussi vaste pour une course à pied ? Le 24 octobre 1976, 2 090 coureurs s'élancent malgré tout ; 1 549 rallient l'arrivée. Bill Rodgers s'impose en 2h10'10, le premier de ses quatre succès new-yorkais. Mais le vrai vainqueur de la journée, c'est la ville elle-même : les images du marathon traversant les cinq boroughs font le tour du monde et donnent de New York une image inédite, populaire et rassembleuse, à mille lieues de la ville en faillite que dépeint alors la presse.

Grete Waitz, la dernière ligne droite de Fred Lebow

Le marathon grandit vite : dix mille participants dès 1978, l'arrivée de la Norvégienne Grete Waitz qui améliore le record du monde féminin dès sa première tentative en 1978 et s'impose neuf fois entre 1978 et 1988. En 1990, Fred Lebow apprend qu'il est atteint d'une tumeur au cerveau. Deux ans plus tard, le 1er novembre 1992, il court son marathon aux côtés de Grete Waitz, devenue son amie la plus proche. Ils franchissent la ligne ensemble, en 5h32'35. Fred Lebow meurt le 9 octobre 1994, à soixante-deux ans. Une statue le représente aujourd'hui à l'entrée de Central Park, éternellement figée en train de consulter sa montre - regardant, comme il le fit pendant vingt-cinq ans, arriver les coureurs.

L'écho Spiridon

Il y a quelque chose de profondément spiridonien dans cette histoire, même si Fred Lebow n'a probablement jamais entendu parler de la revue suisse. La même décennie, les deux mouvements affirment, chacun à leur façon, que courir n'est pas réservé à une élite athlétique : c'est une pratique ouverte à monsieur ou madame tout-le-monde, joggeur du dimanche ou champion, du moment qu'on y prend du plaisir. Le documentaire Free to Run, que nous évoquions dans un précédent article, raconte justement comment ces deux histoires parallèles, celle de Fred Lebow à New York et celle de Spiridon en Europe, ont participé au même mouvement de fond : la libération du running.

Aujourd'hui, le marathon de New York affiche complet en quelques minutes et refuse plus de coureurs qu'il n'en accepte. Il reste pourtant fidèle, dans son esprit, à cette intuition de 1970 : que la ligne de départ d'un marathon appartient à tout le monde, pas seulement aux meilleurs.