Grete Waitz, la Norvégienne qui gagna neuf fois le marathon de New York
New York, 22 octobre 1978. Noël Tamini, venu couvrir le marathon pour la revue Spiridon, attend à l'arrivée, dans Central Park, son appareil photo à la main. Une grande blonde franchit la ligne : 2 h 32'29"8 à son chronomètre, record du monde féminin. C'est le tout premier marathon de Grete Waitz. Elle n'a jamais couru plus d'une quinzaine de kilomètres à l'entraînement. Sa première réaction n'est pas la joie : elle retire ses chaussures et les lance à son mari Jack, qui l'avait poussée à venir. Elle y gagnera pourtant encore huit fois.
Née Andersen, à Oslo
Grete Andersen naît le 1er octobre 1953 à Oslo. Adolescente, elle court sur piste, la seule voie alors ouverte aux athlètes féminines. Elle participe aux Jeux olympiques de Munich en 1972, puis à ceux de Montréal en 1976, sur 1500 m. En 1974, aux championnats d'Europe de Rome, elle prend la médaille de bronze du 1500 m. Noël Tamini le relèvera plus tard dans son histoire des coureuses : la « G. Andersen » classée troisième en 4'05"2, « n'est autre que la future grande pionnière du marathon ».
Devenue Grete Waitz en épousant Jack Waitz, elle enseigne à Oslo (Spiridon la présente en 1978 comme professeur d'anglais) et s'entraîne en marge de son métier. En 1975 puis en 1976, elle bat le record du monde du 3000 m à Oslo. Tamini avance une explication à son endurance : en Suède voisine, la célèbre course de Lidingö proposait dès 1967 une épreuve de 15 km ouverte aux femmes, très prisée des coureuses scandinaves. Les Norvégiennes ont pu goûter très tôt aux longues distances.
Prisonnière du 1500 m
Le problème, c'est qu'il n'existe alors aucune épreuve de fond pour les femmes aux championnats internationaux. Ni 5000 m, ni 10 000 m, ni marathon. Dans Spiridon n°41 (décembre 1978), Tamini s'en indigne : Grete Waitz est « une coureuse de fond que l'archaïsme des règlements d'athlétisme oblige à se limiter à courir 3 km sur piste (et 1 km 500 aux Jeux de Moscou !) ». La légende d'une photo du même numéro enfonce le clou : aux Jeux de Moscou, en 1980, « Grete Waitz et toutes les femmes n'auront pas le droit de courir plus de 1 km 500 ».
L'elfe de Glasgow
Son terrain d'expression, ce sera d'abord le cross-country. En mars 1978, aux championnats du monde de Glasgow, Spiridon n°37 la décrit comme « l'elfe norvégienne ». Elle s'impose en 16'19", avec trente secondes d'avance sur la Roumaine Natalia Mărășescu. Cinquième ce jour-là, une certaine Cornelia Bürki, que Waitz battra encore en novembre au cross de Berlin. Grete Waitz sera championne du monde de cross cinq fois : en 1978, 1979, 1980, 1981 et 1983.
New York 1978 : « Elle a si joliment croqué la pomme »
C'est Fred Lebow, le directeur du marathon de New York, qui l'invite en 1978. Selon le récit souvent repris, il comptait surtout sur elle pour animer la course féminine. Spiridon, qui l'attendait sur la distance, s'était déjà posé la question : quel temps peut faire au marathon une femme qui vaut 8'32" sur 3000 m ? « Sans doute 2 h 23 - 2 h 25 », avait répondu la revue, dans des conditions idéales.
Juste avant le départ, Tamini taquine le Français Margerit : attention, il y a dans la course une fille qui vaut 8'30" sur 3000 m, si tu faiblis tu pourrais l'avoir sur les talons. Il n'avait pas tort. Grete Waitz court prudemment avec ses rivales, l'Américaine Julie Brown et l'Allemande Christa Vahlensieck. Elles passent ensemble à mi-parcours en 1 h 17, puis, « par une accélération déterminante, la Norvégienne écœure ses deux rivales, les contraignant à abandonner ! » Margerit ne la devance finalement que de 4'44".
Le soir, au Lincoln Center, Grete Waitz est parmi les plus applaudis, avec Bill Rodgers et le vétéran néo-zélandais Jack Foster. Tamini conclut son reportage par une image : « Pourvu que toutes ces femmes imitent bientôt Grete Waitz. Elle qui a fait ses délices du "fruit défendu", elle qui a si joliment croqué la pomme, "The Big Apple"... »
Neuf fois New York
Grete Waitz gagne le marathon de New York en 1978, 1979, 1980, 1982, 1983, 1984, 1985, 1986 et 1988. Neuf victoires, un record que personne, homme ou femme, n'a jamais égalé. En 1979, elle devient la première femme à passer sous les 2 h 30 au marathon. Le 18 avril 1983, à Londres, elle porte le record du monde à 2 h 25'29" (un record que l'Américaine Joan Benoit améliore dès le lendemain, à Boston). Cette même année, elle remporte le premier marathon des championnats du monde d'athlétisme, à Helsinki.
Un médecin new-yorkais, le docteur Norbert Sander, vainqueur du marathon de New York en 1974, a raconté à Tamini une anecdote savoureuse. Il courait un jour à son train dans Central Park quand il fut dépassé par une femme. « Je me ressaisis, davantage piqué au jeu que pour défendre "l'honneur bafoué". J'accélérai tant et si bien que, revenu à la hauteur de cette femme, la Norvégienne Grete Waitz, nous avons passé ensemble la ligne d'arrivée. »
Los Angeles 1984 : enfin un marathon olympique
En 1984, le marathon féminin entre enfin au programme des Jeux olympiques, à Los Angeles. Noël Tamini regarde la course à la télévision, dans un bistrot, en compagnie de la marathonienne française Véronique Marot. Il le raconte dans « La course au temps béni de Dieu » : Joan Benoit s'échappe très tôt et l'emporte en 2 h 24'52", « laissant Waitz, dépitée, à 1 min 26 s ». Grete Waitz est médaillée d'argent. Pour Tamini, peu importe le classement : en terminant à l'aise, ces femmes « démontraient aux derniers ricaneurs que le marathon leur allait aussi bien, sinon mieux, que le lancer du poids ou du javelot ».
1992 : la dernière ligne droite avec Fred Lebow
Grete Waitz et Fred Lebow sont devenus amis. En 1990, Lebow apprend qu'il est atteint d'un cancer du cerveau. Le 1er novembre 1992, il veut courir une dernière fois le marathon qu'il a créé. Grete Waitz l'accompagne de bout en bout. Ils franchissent la ligne ensemble, en 5 h 32'35" (voir notre récit de l'histoire du marathon de New York).
La reine du marathon
Grete Waitz apprend en 2005 qu'elle est elle-même atteinte d'un cancer. Elle s'éteint le 19 avril 2011, à 57 ans. En Norvège, elle avait été faite chevalier de l'ordre de Saint-Olaf. Une statue la représente devant le stade de Bislett, à Oslo, et la course féminine qui porte son nom, le Grete Waitz-løpet, rassemble chaque année des milliers de coureuses.
En 1978, Spiridon voyait en elle « une pionnière venue de la piste » qui avait « osé franchir la barrière et quitter l'athlétisme traditionnel pour tenter l'aventure de la route ». C'est exactement ce qu'elle a fait, et des millions de femmes l'ont suivie.
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Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running
Sources : revue Spiridon n°36 (1978), n°37 (avril-mai 1978, championnats du monde de cross de Glasgow) et n°41 (décembre 1978, reportage et photos de Noël Tamini au marathon de New York) ; Noël Tamini, « La course au temps béni de Dieu - La longue patience des pédestrianes » (archives Spiridon) ; Wikipédia ; New York Road Runners ; World Athletics.