Marathon de Pyongyang : courir 42 km dans le pays le plus fermé du monde
Il existe des courses qu'on choisit pour le chrono, et d'autres qu'on choisit pour ce qu'elles racontent du monde. Le marathon de Pyongyang appartient à la seconde catégorie. Chaque année au printemps, quelques centaines de coureurs étrangers s'alignent dans la capitale nord-coréenne pour 42,195 km encadrés comme nulle part ailleurs sur Terre. Une course de légende non pas pour ses records, mais pour son incongruité totale.
Une course née pour célébrer un anniversaire
Le marathon de Pyongyang est officiellement né en 1981, sous le nom de Mangyongdae Prize International Marathon - Mangyongdae étant le village natal de Kim Il-sung, fondateur du régime nord-coréen. La course des hommes précède celle des femmes, introduite en 1984. Dès l'origine, l'épreuve n'est pas pensée comme un simple événement sportif : elle s'inscrit dans le calendrier des célébrations entourant l'anniversaire de Kim Il-sung, mi-avril, connu en Corée du Nord sous le nom de « Jour du Soleil ».
Pendant près de vingt ans, la course reste une affaire quasi exclusivement nationale, ouverte à quelques athlètes étrangers invités par le régime. Le grand public occidental l'ignore superbement.
2014, l'année où les amateurs ont pu courir
Le vrai tournant a lieu en 2014. Pour la première fois, le marathon s'ouvre aux coureurs amateurs étrangers, qui peuvent s'inscrire via des agences de voyage spécialisées et prendre le départ aux côtés des athlètes professionnels. Cette année-là, 225 amateurs venus de 27 pays s'alignent - un chiffre dérisoire comparé aux plus grands marathons du monde, mais un événement diplomatique et symbolique de taille pour l'un des pays les plus fermés de la planète.
Depuis, la participation reste un privilège rare et encadré : inscription via un tour-opérateur agréé, voyage organisé de bout en bout, présence constante de guides officiels. Courir à Pyongyang, ce n'est jamais courir seul.
Le tracé le plus surveillé du monde
Le marathon prend traditionnellement son départ et son arrivée dans le stade Kim Il-sung, rempli de dizaines de milliers de spectateurs locaux venus applaudir les coureurs. Le parcours, lui, traverse les grands symboles de la capitale : l'Arc de Triomphe, la place Kim Il-sung, la tour du Juche, l'université Kim Il-sung. Quatre distances sont proposées - marathon, semi-marathon, 10 km et 5 km - permettant à des profils très différents de participer à l'expérience.
L'épreuve a connu plusieurs interruptions, notamment de 2020 à 2024 en raison des fermetures de frontières, avant de reprendre en avril 2025. Elle reste, éditions après éditions, l'une des plus imprévisibles du calendrier mondial : annulations de dernière minute, changements de parcours, fermeture soudaine du pays aux visiteurs étrangers font partie de son histoire.
La preuve, une fois de plus, avec l'édition 2026 : ce lundi 9 mars, les autorités nord-coréennes ont annoncé l'annulation du marathon international de Pyongyang, alors prévu le 5 avril suivant, sans donner la moindre explication. La course, qui semblait avoir retrouvé un rythme régulier depuis sa reprise en 2025, se retrouve donc une nouvelle fois interrompue - une confirmation, s'il en fallait une, que rien n'est jamais acquis avec cette épreuve, jusqu'au jour du départ.
Un dossard, un livre, une expérience racontée de l'intérieur
Peu de récits occidentaux existent sur cette course vécue de l'intérieur. L'écrivain français Jacky Schwartzmann, auteur de romans noirs, fait partie des rares à avoir franchi le pas. Son dossard : le numéro 1071. De cette expérience est né Pyongyang 1071, un livre qui raconte, entre humour et lucidité, les étapes d'inscription, de sélection, puis les 42 kilomètres parcourus dans l'un des pays les plus fermés au monde - guidé, désorienté, mais surtout très encadré.
Ce texte illustre une vérité que la culture Spiridon a toujours défendue : la course à pied reste un formidable révélateur du monde qui nous entoure, même - et peut-être surtout - quand elle se déroule dans un contexte aussi éloigné de l'idée de liberté que porte habituellement le geste de courir.
Pour aller plus loin
Envie de découvrir ce récit unique dans le paysage du running ? Retrouvez Pyongyang 1071, le livre de Jacky Schwartzmann, dans notre sélection de livres sur la course à pied.
Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running