Comrades Marathon : l'histoire du plus grand ultra-marathon du monde
Chaque année, à Durban ou à Pietermaritzburg, un coup de feu retentit exactement douze heures après le départ. Peu importe où se trouve le dernier coureur en course, même s'il ne lui reste que quelques mètres avant la ligne, l'épreuve s'arrête net. Cette règle, aussi brûrale soit-elle, est l'une des raisons pour lesquelles le Comrades Marathon est devenu une légende : ici, la performance ne s'improvise pas, et le respect du temps fait partie du récit autant que la distance elle-même.
Né du souvenir des tranchées
Le Comrades Marathon voit le jour en 1921, à l'initiative de Vic Clapham, un ancien soldat sud-africain de la Première Guerre mondiale. Marqué par les longues marches forcées endurées aux côtés de ses camarades pendant la campagne d'Afrique de l'Est, Clapham veut créer une épreuve capable de rendre hommage aux soldats tombés au combat, et de célébrer l'endurance et la solidarité qui avaient uni les survivants. Le 24 mai 1921, jour férié de l'Empire britannique, 34 coureurs s'élancent entre Pietermaritzburg et Durban, sur environ 90 km. Seuls 16 d'entre eux rallient l'arrivée. Le nom retenu, « Comrades » (camarades), dit déjà tout de la philosophie de la course : on ne court pas contre les autres, on court avec eux.
Une épreuve à la loi impitoyable
Depuis cette première édition, la distance a légèrement varier selon les tracés, mais la règle du temps limite, elle, n'a jamais bougé : douze heures, pas une minute de plus. Un starter tire un coup de feu à la fermeture de la ligne d'arrivée, et les officiels se retournent physiquement pour ne plus regarder la course, une façon symbolique de dire que l'épreuve est terminée pour tout le monde, y compris pour ceux qui couraient encore. Des images de coureurs stoppés à quelques foulées de la ligne sont devenues, au fil des décennies, une part entière du folklore du Comrades, presque autant que les récits de victoire.
Un parcours qui change de sens chaque année
Autre particularité : le parcours change de direction chaque édition. Une année, on court le « Down Run », de Pietermaritzburg vers Durban, globalement descendant mais éprouvant pour les quadriceps ; l'année suivante, le « Up Run » inverse le sens et grimpe vers les hauteurs du KwaZulu-Natal, avec ses célèbres « Big Five », cinq collines redoutées des coureurs. Cette alternance oblige chaque génération de coureurs à affronter les deux versions de la course, et empêche toute routine de s'installer sur une épreuve pourtant centenaire.
1975 : l'année où la course s'est enfin ouverte à tous
L'histoire du Comrades porte aussi les cicatrices de son pays. Pendant plus de cinquante ans, seuls les hommes blancs pouvaient s'inscrire officiellement. Dès 1935 pourtant, Robert Mtshali avait bouclé le parcours en environ 9h30, sans reconnaissance officielle possible à l'époque : son exploit ne sera honoré que des décennies plus tard, lorsque l'organisation créera une médaille portant son nom pour les arrivées entre 9 et 10 heures. Il faudra attendre 1975, année du jubilé d'or de la course, pour que les coureurs noirs et les femmes soient enfin admis officiellement. Cette édition voit Vincent Rakabele devenir le premier coureur noir à recevoir officiellement une médaille, en terminant 20e. Un basculement symbolique fort, en pleine époque de l'apartheid, porté par une course née pour célébrer ce qui rassemble plutôt que ce qui divise.
L'esprit Ubuntu, plus fort que la compétition
Ce qui frappe surtout, à l'arrivée comme sur le parcours, c'est la présence de la population du KwaZulu-Natal, massivement mobilisée le long des 90 km pour encourager des inconnus pendant des heures. Les récits de coureurs qui ralentissent pour accompagner un concurrent en difficulté jusqu'à la ligne, quitte à sacrifier leur propre temps, font partie intégrante de la culture de la course. On retrouve ici, presque mot pour mot, le concept sud-africain d'Ubuntu : « je suis parce que nous sommes ». Le système de médailles du Comrades traduit d'ailleurs cette philosophie : au-delà des podiums, chaque tranche horaire d'arrivée (Bill Rowan, Robert Mtshali, Bronze) donne droit à sa propre récompense, comme si la course voulait honorer chaque forme d'engagement, pas seulement la vitesse.
Une légende toujours vivante
Le Comrades a aussi ses figures légendaires : Bruce Fordyce, vainqueur à neuf reprises dans les années 1980, reste une icone nationale sud-africaine. Côté records, la course continue d'appartenir au présent : en 2023, sur le Down Run, Tete Dijana a couvert la distance en 5h13'58 chez les hommes, et Gerda Steyn en 5h44'54 chez les femmes. Plus de cent ans après sa création, l'épreuve continue de rassembler chaque année plus de 15 000 coureurs venus du monde entier, tous soumis à la même règle : le coup de feu final n'attend personne.
Ce que le Comrades raconte, encore aujourd'hui
Si le Comrades Marathon fascine autant les amoureux de la course à pied, c'est parce qu'il incarne, à grande échelle et depuis un siècle, une idée chère à l'esprit Spiridon : courir n'est pas qu'une affaire de chrono. C'est une expérience collective, où l'entraide compte autant que la performance, et où franchir la ligne - même loin derrière les premiers - reste une victoire en soi. Une philosophie que la course libre, sans dossard ni classement, n'a jamais cessé de défendre.