Saintélyon - Course mythique entre la nuit, le froid, le verglas, une vraie course libre qui rassemble. Le départ de SaintéLyon rempli de lampes frontales.

La SaintéLyon, ou la nuit comme territoire intérieur

Il existe des courses qui commencent au coup de pistolet.

Et puis il existe des courses qui commencent bien avant...

Dans une inquiétude légère. Dans un sac que l’on prépare trop tôt. Dans une lampe frontale que l’on vérifie plusieurs fois. Dans cette question que l’on n’ose pas toujours formuler : qu’est-ce que je vais chercher, au fond, en partant courir toute une nuit entre Saint-Étienne et Lyon ?

La SaintéLyon appartient à cette seconde famille.

C’est une course de nuit. Une course d’hiver. Une course de boue, de froid, de silence, de montées que l’on croyait modestes et qui deviennent immenses lorsque les jambes commencent à se vider. Une course où la ville s’éloigne, où les frontales s’allument, où le peloton devient une longue constellation humaine dans les Monts du Lyonnais.

On parle souvent de la SaintéLyon comme d’un monument de la course nature française.

C’est vrai.

Mais un monument, normalement, reste immobile.

La SaintéLyon, elle, avance depuis plus de soixante-dix ans.

Elle avance dans la nuit. Elle avance dans la neige, parfois. Elle avance dans la mémoire des coureurs qui l’ont terminée, dans celle de ceux qui y ont renoncé, et dans celle de ceux qui se promettent chaque année de ne plus jamais y retourner avant de s’inscrire de nouveau.

Car certaines courses ne se quittent pas tout à fait.

Elles vous gardent quelque chose.

Un morceau de fatigue. Une image de chemin blanc sous la frontale. Un ravitaillement aperçu comme une île. Une descente vers Lyon où l’on ne sait plus très bien si l’on court encore ou si l’on tient debout par orgueil, par amitié, par habitude, par miracle.

La SaintéLyon naît en 1952, bien avant que le trail ne devienne un mot courant. À l’origine, il ne s’agit pas encore d’une course à pied, mais d’une randonnée chronométrée imaginée par Justin-Marie Cuzin, président du CT Lyon, pour relier Lyon à Saint-Étienne à travers les Monts du Lyonnais. Cette première traversée se fait en deux jours, avec une pause à Sainte-Catherine. Il y a de la neige. Il y a peu de participants. Il y a déjà l’essentiel...

Une idée simple et presque folle : traverser l’hiver à pied.

À cette époque, courir n’est pas encore ce geste familier qu’il est devenu aujourd’hui. Courir longtemps, courir la nuit, courir sur les chemins, cela relève presque d’une marginalité heureuse. On marche, on endure, on s’oriente, on s’entraide. On avance avec ce que l’on a. Pas grand-chose parfois. Une lampe. Une veste. De bonnes jambes. Et cette forme d’entêtement qui fait les vrais récits.

Puis les années passent.

La marche devient compétition. La compétition devient mythe. Et dans les années 70, quelque chose bascule. La course à pied populaire se répand. Le jogging arrive. Les corps sortent des stades. Les routes, les parcs, les sentiers commencent à appartenir à tout le monde.

C’est aussi l’époque de Spiridon.

Cette époque où courir n’est pas encore totalement domestiqué par les marques, les chronos, les applications, les plans d’entraînement et les injonctions. Courir est un acte plus libre, plus simple, parfois plus politique qu’on ne l’imagine. Une manière de dire que l’effort n’est pas réservé aux champions. Que le corps n’a pas besoin d’autorisation pour se mettre en mouvement. Que chacun peut prendre sa place sur la route, sur les chemins, dans la nuit.

En 1957, la SaintéLyon inscrit même dans son règlement l’interdiction de courir. Les concurrents surpris en train de courir peuvent être disqualifiés. L’image est presque trop belle. La course mythique de l’hiver français fut d’abord une épreuve où courir était interdit. Puis, en 1977, les concurrents sont enfin autorisés à courir. La SaintéLyon change alors de nature sans perdre son âme.

Elle ne devient pas seulement plus rapide.

Elle devient plus libre.

C’est là que le lien avec Spiridon nous touche particulièrement.

Parce que Spiridon a toujours aimé ces endroits où la course déborde les cadres. Ces moments où une pratique encore marginale devient populaire. Ces passages où l’on cesse de demander la permission pour courir, pour tenter, pour partir, pour revenir différent.

La SaintéLyon n’est pas une course de décor.

Elle n’a pas besoin de paysages spectaculaires pour impressionner. Elle n’est pas là pour offrir une carte postale. Sa beauté est ailleurs. Dans cette nuit partagée. Dans cette traversée modeste et terrible à la fois. Dans ces chemins que l’on ne regarderait peut-être pas autrement, mais qui, une fois parcourus à deux heures du matin, prennent une grandeur presque secrète.

La SaintéLyon rappelle que l’aventure n’est pas toujours au bout du monde.

Elle peut commencer entre deux villes.

Entre une gare et une halle d’arrivée.

Entre un départ dans le froid et une lumière qui apparaît enfin.

Entre ce que l’on croyait pouvoir faire et ce que la nuit nous apprend.

Au fil des décennies, l’épreuve a changé. Les formats se sont multipliés. Les frontales ont remplacé les lampes d’autrefois. Les chaussures sont devenues techniques. L’organisation s’est professionnalisée. Les dossards partent vite. La SaintéLyon rassemble désormais des milliers de coureurs, du solo au relais, de l’ultra au format plus accessible.

Mais malgré cette évolution, quelque chose demeure.

Cette course garde une rudesse. Une pudeur. Une façon de ne jamais tout donner facilement. Elle se mérite, non pas seulement par la performance, mais par l’humilité qu’elle impose. On peut y arriver entraîné et se faire reprendre par le froid. On peut y venir confiant et découvrir que la boue a toujours son mot à dire. 

La SaintéLyon est aussi la course des bénévoles. Ces silhouettes qui attendent dans la nuit, tendent un verre chaud, indiquent un chemin, encouragent sans savoir à quel point leur voix peut compter.

Et puis c'est aussi la course de Michel Sorine qui y occupe une place particulière.

Il n’est pas le fondateur historique de la SaintéLyon, mais il est l’un de ceux qui lui ont redonné son souffle moderne. Avec Extra Sports, à partir de 2001, il accompagne la renaissance de l’épreuve, son retour à un rythme annuel, son ouverture à de nouveaux formats, sa transformation progressive en grande classique populaire de la course nature.

Mais Michel Sorine nous touche aussi pour une autre raison.

En 2014, un grave accident de vélo bouleverse sa vie. Lui qui avait consacré une grande partie de son énergie au sport, aux événements, au mouvement, se retrouve brutalement confronté à l’immobilité, au handicap, à une autre manière d’habiter le monde.

Il crée alors un blog, Extropied, avec cette baseline magnifique, terrible et drôle à la fois : « Redonner de la patate au légume ».

Et ce blog n’est pas un simple carnet de nouvelles. C’est une œuvre de lucidité. Une manière d’écrire depuis l’endroit où la vie a cassé quelque chose, sans chercher à rendre cela plus acceptable qu’il ne faut. On y trouve de l’humour noir, de la colère, de la pudeur, de la tendresse, une violence parfois, mais aussi cette intelligence rare qui consiste à regarder le réel en face sans lui laisser toute la place.

Il y a des traversées intérieures plus longues que toutes les nuits de décembre.

La SaintéLyon, au fond, parle de cela.

Elle parle de passage. De nuit à traverser. De froid à accepter. D’une fatigue qui dépouille. D’une lumière que l’on rejoint lentement, parfois sans panache, parfois sans grâce, mais avec cette obstination humaine qui suffit à rendre les choses belles.

On pourrait croire qu’une course est faite pour savoir qui va le plus vite.

La SaintéLyon raconte autre chose.

Elle raconte que l’on peut partir nombreux et vivre une expérience profondément intime. Elle raconte qu’une épreuve populaire peut devenir un rite. Elle raconte que la nuit, loin d’effacer les coureurs, les révèle autrement.

Il y a dans cette course quelque chose qui appartient pleinement à l’esprit Spiridon.

Une liberté ancienne.

Une fraternité simple.

Un goût de l’effort qui ne se confond pas avec la démonstration.

La SaintéLyon n’est pas seulement une diagonale entre Saint-Étienne et Lyon.

C’est une ligne tendue entre deux époques.

Celle des pionniers qui partaient dans la neige avec presque rien.

Celle des coureurs d’aujourd’hui, équipés, connectés, préparés, mais toujours ramenés par la nuit à la même vérité : à un moment donné, il n’y a plus que soi, le chemin, le froid, et cette petite lumière devant qui avance encore.

C’est peut-être pour cela que cette course reste mythique.

Parce qu’elle ne promet pas seulement d’arriver à Lyon.

Elle promet, si l’on accepte vraiment de s’y abandonner, de traverser une part de soi-même.

Et peut-être est-ce cela, au fond, la plus belle définition de la course à pied.

Partir dans la nuit.

Ne pas tout maîtriser.

Continuer quand même.

Et découvrir, au matin, que quelque chose en nous a tenu.