Portrait en noir et blanc de Roberto De Munari, figure de la course à pied et de l’histoire de Spiridon.

Roberto, Boston 1973 : le hasard qui fit naître un Spiridonien

On ne choisit pas toujours la course à pied. Parfois, c'est elle qui vous repère, sur le trottoir, sans prévenir.

En avril 1973, Roberto De Munari est de passage aux Etats-Unis pour rendre visite à des amis genevois installés en Californie. Sa route passe par Boston. Le 19 avril, il décide de visiter le Prudential Center. En fin de matinée, une foule inhabituelle s'est rassemblée devant le bâtiment. Une édition spéciale du Boston Globe circule, listant noms et dossards des participants à une course. Roberto comprend qu'il s'agit d'une compétition de course à pied, sans savoir précisément sur quelle distance. Curieux, il attend, repère deux noms allemands dans le journal, puis regarde défiler une vingtaine de coureurs devant lui - ce jour-là, la victoire revient à un Américain.

Puis il reprend son chemin. Rien, sur le moment, ne laisse deviner que cette rencontre fortuite avec le marathon de Boston allait, des années plus tard, se raconter comme le point de départ d'une histoire suisse-romande de la course libre.

Un typographe et une revue par abonnement

Ce n'est donc pas Boston qui a lancé Roberto dans la course à pied. Sa première course remonte à l'enfance, dans son village natal italien, lors d'un jeu improvisé autour d'un pâté de maisons. Il faudra un collègue typographe, Jean-Daniel Durussel, pour qu'il s'y remette sérieusement, des années plus tard, dans les rues du quartier du Bout du Monde à Genève.

Sa première compétition se dispute à Morat-Fribourg, comme tant d'autres coureurs romands de cette génération. Son premier marathon, lui, se court à Bienne. Il en enchaînera cinq autres, tous sous les trois heures, avec un record personnel de 2h56 à Neuf-Brisach. C'est encore Durussel, abonné de longue date, qui lui fait découvrir la revue Spiridon.

Du Transsibérien à Nazaré, un compagnon de route

Roberto n'est pas seulement un coureur assidu : c'est aussi un guide. En juillet 1974, bien avant la chute du Mur de Berlin, il embarque deux amis genevois à bord du Transsibérien pour un périple de dix-sept jours jusqu'au Japon. Plus tard, c'est lui qui entraîne ses camarades vers la Juracime, la fameuse course par étapes du Jura bernois - et surtout vers Nazaré, ce village de pêcheurs portugais qu'il affectionne tant qu'il y retournera une trentaine de fois, entraînant à chaque fois de nouveaux groupes de coureurs suisses à la découverte du Portugal de Fernando Pessoa, l'un de ses écrivains préférés.

Le bénévole qui ne savait pas dire non

À partir de 1975, Roberto De Munari devient un pilier du Spiridon historique, la revue fondée par Noël Tamini. D'abord auteur de récits de course - toujours un œil sur ce qui pourrait être amélioré, jusqu'aux classements remis plus tard aux participants - il en devient ensuite rédacteur, puis pendant près de quarante ans relecteur et correcteur inlassable de la revue.

Noël Tamini, qui lui doit un demi-siècle d'amitié, raconte un homme sans télévision ni radio, dont le petit appartement de la rue du Village-Suisse débordait de livres chinés au marché aux puces de Plainpalais - et dont la porte restait ouverte à chaque passage d'un coureur à Genève. « C'est ainsi, écrit Tamini, qu'au fil des années j'ai compris que j'avais en sa personne ce frère aîné que je n'ai jamais eu. »

Une fidélité jusqu'au bout

Passé 75 ans, Roberto continuait d'aller courir une heure au bord du Rhône chaque matin, à 7h30 précises. Puis vint le temps des cannes, puis du déambulateur - sans qu'il renonce jamais à s'arrêter devant un dépôt de journaux, en chemin, pour y traquer une dernière coquille.

Roberto De Munari s'est éteint en octobre 2019. Ses obsèques ont réuni ses amis coureurs le 11 octobre au cimetière des Rois, à Genève. Ceux qui l'ont côtoyé le décrivent comme une personne intègre, généreuse, à l'écoute des autres, humble, et d'une parfaite honnêteté. Un ami, tout simplement.

C'est là tout l'esprit Spiridon : la performance n'est qu'une part de l'histoire. L'autre part, plus silencieuse, se joue dans les tâches ingrates accomplies par ceux qui aiment suffisamment une communauté pour lui donner leur temps sans jamais en réclamer la vedette. Cinquante ans après avoir croisé par hasard le marathon de Boston, le nom de Roberto De Munari reste attaché à celui de la revue qu'il a servie sans relâche.

Source : témoignage de Roberto De Munari et hommage de Noël Tamini, archives de la revue Spiridon (mmmille-pattes n°133, mars 2018).

Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running

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