Emil Zátopek, l'homme qui courait pour tous
En septembre 1978, Emil Zátopek est à Prague pour les Championnats d'Europe d'athlétisme. Il préfère suivre les épreuves devant sa télévision plutôt qu'affronter la meute des journalistes. Dans un coin retiré du stade, Yves Jeannotat - rédacteur de la revue Spiridon - parvient pourtant à lui arracher une rencontre exclusive. Ce qui en sort constitue l'un des témoignages les plus précieux jamais publiés sur l'homme et sa méthode. C'est le cœur du numéro 40 de Spiridon, dont Zátopek fait la couverture.
L'homme qui a semé la confusion
Zátopek parle de lui-même avec une lucidité désarmante. Deux grandes écoles d'entraînement revendiquent son héritage : le fractionné scientifique de Gerschler d'un côté, l'endurance intégrale de van Aaken de l'autre. Lui en rit :
« On a dit que j'étais le père de l'entraînement par l'intervalle de Gerschler, et que van Aaken s'était, lui aussi, inspiré de ma manière de courir lentement. On pourrait donc croire que je m'entraînais bien mal, puisque l'un se mit à fractionner scientifiquement ce que je faisais par instinct, augmenta la vitesse des tranches et imposa le chronomètre et la piste, alors que l'autre prolongea à l'infini le rythme de base de mes séances. »
En réalité, Zátopek a toujours fait les deux - des séries lentes et des séries très rapides - sans étiquette ni doctrine. Sa méthode était trop personnelle pour être généralisée. Lui-même l'admet : personne ne l'a vraiment comprise.
Quarante fois 400 mètres
Ce que Zátopek faisait concrètement a de quoi faire pâlir : à son apogée, une séance type ressemblait à ceci - 5×200m + 40×400m + 5×200m, en récupérant non pas en s'arrêtant, mais en continuant à courir lentement entre les répétitions. Il fuyait la piste et ses chronos:
« J'ai fui très rapidement la piste et ses quolibets pour m'entraîner en forêt. »
Il posait ses repères de 200m et de 400m avec des cailloux, au jugé. « Au pifomètre », dira-t-il en souriant à Jeannotat. Ce détail dit tout : l'un des plus grands coureurs de l'histoire n'avait pas besoin d'un chronomètre pour devenir légende.
L'espion soviétique et la leçon de Kuts
L'anecdote la plus révélatrice de sa personnalité se passe lors d'une séance commune avec Vladimir Kuts, son rival soviétique. L'entraîner en chef de l'athlétisme soviétique, Komenkov, assiste à la scène. Il filme Zátopek en secret, mesure ses distances au chronomomètre. Puis il lui dit :
« Emil, tu nous as beaucoup aidés. Mais vois-tu, Kuts, en s'entraînant la moitié moins que toi, a largement battu ton record du 5000m. Il n'y a pas que la quantité, il y a aussi la qualité. »
Zátopek encaisse. Et confie à Jeannotat sa prise de conscience :
« Ce fut pour moi comme une révélation : il y avait, d'un côté, moi - énorme quantité, très faible qualité - et Chataway, puis Kuts de l'autre : excellente qualité. Aujourd'hui, je reconnais que la qualité est bien plus importante que la quantité. »
Rares sont les champions capables d'une telle honnêteté sur leurs propres erreurs.
Nurmi, l'idole : « l'athlétisme était encore un art »
A Helsinki en 1952, Zátopek et son épouse Dana se recueillent sur la tombe de Paavo Nurmi. Une photo de ce moment figure dans le N°40 de Spiridon (photo Kari Sinkkonen). Zátopek confie :
« Nurmi était pour moi une idole, un artiste de la cendrée. Mais au temps de Nurmi, l'athlétisme était encore un art ; aujourd'hui, c'est plutôt une science. »
Cette phrase, dite en 1978, semble plus actuelle que jamais.
Ce que Spiridon avait compris
Yves Jeannotat a suivi Zátopek sur plusieurs numéros de la revue (N° 29, 30, 31, 33, 35 et 38) avant ce N°40. Pas pour célébrer un palmarès - trois médailles d'or à Helsinki 1952, des records du monde sur 5000m, 10 000m et au-delà - mais pour comprendre un homme qui courait par instinct, contre le système, sans chronomètre ni doctrine.
C'est exactement l'esprit que Spiridon portait depuis son lancement en 1972 : la course comme acte libre, humain, irréductible à une équation.
Emil Zátopek est mort le 22 novembre 2000. Ses cailloux dans la forêt ont duré plus longtemps que bien des laboratoires.