Bobbi Gibb, la première femme à courir le marathon de Boston, cachée dans les buissons en 1966
Hopkinton, Massachusetts, 19 avril 1966. Près de la ligne de départ du marathon de Boston, une jeune femme de 23 ans attend, cachée dans les buissons. Elle porte le bermuda de son frère et un sweat à capuche bleu enfilé sur un maillot de bain noir. Elle n'a pas de dossard : quelques semaines plus tôt, les organisateurs lui ont écrit que les femmes n'étaient « pas physiologiquement capables » de courir un marathon. Au coup de pistolet, elle se glisse dans le peloton. Trois heures, vingt et une minutes et quarante secondes plus tard, Roberta « Bobbi » Gibb devient la première femme à avoir couru le marathon de Boston.
Une artiste qui courait pour jouer
Roberta Louise Gibb naît le 2 novembre 1942 à Cambridge, dans le Massachusetts. Elle n'a ni entraîneur, ni club, ni licence. Elle court seule, pour le plaisir, le long des plages, sur le gazon et à travers les bois. Dans son grand texte sur l'histoire des coureuses, « La course au temps béni de Dieu », Noël Tamini, cofondateur de la revue Spiridon, reprend le portrait qu'en fait l'historien du marathon de Boston Tom Derderian :
« À 23 ans, Bobbi Gibb était et n'était pas une athlète. Elle n'avait pas le goût de la compétition. C'était une artiste. Quand elle courait, elle se sentait en phase avec tout. Courir, pour elle, c'était se sentir bien, c'est tout. Elle n'imaginait même pas qu'on pût courir pour prouver ou se prouver quelque chose. »
Ce qui lui plaît dans la course à pied, c'est « l'idée de jouer ». Parmi les coureurs, elle se sent « comme la petite sœur qui ne cherche qu'à jouer avec ses frères et avec leurs amis ». Étudiante en art à Boston, elle décide un jour de courir un marathon. Elle ignore alors que les femmes en sont exclues : elle pense que le marathon est ouvert à tout le monde.
« Pas physiologiquement capables »
Elle écrit donc à la Boston Athletic Association pour s'inscrire. La réponse du directeur de course, Will Cloney, est sans appel : les femmes ne sont pas physiologiquement capables de courir la distance du marathon, et les règlements de la fédération américaine (AAU) ne les autorisent pas à courir plus d'un mile et demi en compétition. À l'époque, on croyait sérieusement qu'un effort aussi long pouvait abîmer durablement le corps féminin.
Bobbi Gibb n'en tient pas compte. Elle traverse les États-Unis en bus depuis San Diego, où elle vit alors, et arrive chez ses parents, à Winchester, la veille de la course. Puisqu'on lui refuse un dossard, elle courra « en hors-la-loi », écrit Tamini.
Hopkinton, dans les buissons
Le matin du 19 avril, elle se cache dans les buissons, puis se faufile parmi les coureurs, capuche sur la tête. Très vite, ses voisins de peloton comprennent. Le récit cité par Tamini restitue la scène : « Eh, dites, y a une fille !... C'est vraiment une fille ? » Bobbi se retourne en souriant. « Eh oui, c'est une fille... Fantastique ! Je souhaite que ma femme y vienne aussi. Mais dites, vous irez jusqu'au bout ? » Elle répond : « J'espère... Sauf s'ils me jettent avant... »
Personne ne la jette. Les coureurs l'encouragent, et sur le parcours, de plus en plus de spectateurs découvrent qu'une femme est dans la course. Les encouragements pleuvent, au point de la surprendre. Elle franchit la ligne en 3 h 21'40", devant environ deux tiers des concurrents. À l'arrivée, le gouverneur du Massachusetts, John Volpe, vient lui serrer la main.
« Une femme dans la course ? Veux pas l'savoir ! »
Le lendemain, la presse locale s'empare de l'histoire. Un titre résume l'époque : « Blond Wife, 23, Runs Marathon » (« Une épouse blonde de 23 ans court le marathon »). Des photographes la suivent jusque chez elle pour la montrer à la cuisine. Mais elle ne peut pas rejoindre les autres coureurs pour le repas d'après-course : les femmes n'y sont pas admises.
Pour les organisateurs, l'affaire est simple : sans dossard, cette jeune femme n'a pas participé au marathon. Elle a seulement couru d'Hopkinton à Boston. Noël Tamini résume leur attitude d'une formule : « Peut-on dire que s'ils l'avaient regardée, ils ne l'avaient pas vue ? Une femme dans la course ? Veux pas l'savoir ! »
1967 : une heure devant Kathy Switzer
Bobbi Gibb revient en 1967, toujours sans dossard. Cette année-là, l'attention se porte sur une autre femme, inscrite sous le nom de « K. Switzer », que le codirecteur de course Jock Semple tente d'arracher de la course. Tamini raconte ce face-à-face devenu l'une des photos les plus célèbres de l'histoire du running, puis ajoute ce détail souvent oublié : « Un peu plus loin, le bus dépassa Roberta Gibb, anonyme, car sans dossard. Freinée par des crampes, elle termina en 3 h 27, près d'une heure avant Kathy. » (voir notre portrait de Kathy Switzer, la femme qui bouscula Boston en 1967).
En 1968, elle est encore là, et termine en 3 h 30 environ, première des cinq femmes présentes. Il faudra attendre 1972 pour que le marathon de Boston ouvre officiellement une catégorie féminine.
Reconnue trente ans plus tard
Ce n'est qu'en 1996 que la Boston Athletic Association reconnaît officiellement ses trois victoires de 1966, 1967 et 1968, à l'époque dite « pré-officielle ». Elle reçoit une médaille, et son nom est gravé sur le mémorial du marathon, à Copley Square. En 2016, pour les cinquante ans de sa première course, elle est l'invitée d'honneur (« grand marshal ») du marathon de Boston.
Entre-temps, Bobbi Gibb a mené plusieurs vies. Diplômée en droit en 1978, elle exerce comme avocate. Elle travaille aussi dans la recherche sur les maladies neurodégénératives, écrit plusieurs livres, et surtout, elle sculpte. C'est elle qui réalise les statuettes de bronze remises aux meilleures coureuses des premières sélections olympiques américaines du marathon féminin, en 1984.
« The Girl Who Ran », soixante ans après
Le 27 mars 2026, pour le soixantième anniversaire de sa course, une statue de bronze grandeur nature est inaugurée près de la ligne de départ, à Hopkinton. Elle s'intitule « The Girl Who Ran » et montre une jeune femme en pleine foulée, en maillot de bain et bermuda. Son auteure n'est autre que Bobbi Gibb elle-même. « Ma course de 1966 a été comme une allumette qui allume le feu, a-t-elle déclaré lors de l'inauguration. Et c'est exactement ce que je voulais. » Elle tient aussi à préciser que cette statue n'est pas seulement pour les femmes : les hommes, dit-elle, étaient eux aussi enfermés dans des stéréotypes.
Une icône de l'esprit Spiridon
Courir sans dossard, sans permission, simplement parce qu'on aime courir : l'histoire de Bobbi Gibb, c'est exactement ce que la revue Spiridon a défendu à partir de 1972. Dans ses colonnes, Noël Tamini et Yves Jeannotat n'ont cessé de plaider pour que les femmes puissent courir les longues distances, à une époque où les fédérations européennes les en tenaient encore écartées. Soixante-dix ans plus tôt, en Grèce, Stamata Revithi avait déjà couru le premier marathon olympique en marge de la course officielle. Bobbi Gibb a repris le flambeau à Boston, et cette fois, tout le monde l'a vue.
Quand la marque Spiridon a été relancée en 2019, son tout premier moodboard plaçait deux femmes parmi ses icônes : Roberta Gibb, « première femme à avoir couru (non officiellement) un marathon, le 19 avril 1966 à Boston », et Kathrine Switzer. Elles y sont toujours.
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Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running
Sources : Noël Tamini, « La course au temps béni de Dieu - La longue patience des pédestrianes » (archives Spiridon), citant Tom Derderian, Boston Marathon: The History of the World's Premier Running Event (Human Kinetics, 1994) ; moodboard de la relance de la marque Spiridon (2019) ; Wikipédia ; ESPN ; The Christian Science Monitor (avril 2026) ; Boston Athletic Association.