Groupe de coureurs des Spiridon-Clubs dans les années 1970, archive en noir et blanc illustrant les origines de la course libre, du running et du trail populaire.

Les Spiridon-Clubs : avant les run clubs, l'esprit libre de la course à pied

Franck Tuil
Auteur - Spécialiste de la culture running

Aujourd'hui, les run clubs fleurissent dans toutes les grandes villes : rendez-vous du samedi matin, sortie sans chrono, café ou bière après l'effort. Un phénomène qu'on présente souvent comme une tendance récente, née des réseaux sociaux et d'une génération en quête de lien. Pourtant, dès les années 1970, Spiridon avait déjà fait naître exactement la même chose - en plus militant, en plus pionnier, dans un monde où courir autrement n'allait pas de soi.

Une revue qui devient un mouvement

En février 1972, deux Suisses, Noël Tamini et Yves Jeannotat, lancent la revue Spiridon. L'idée est simple et un peu folle : faire exister une presse de la course à pied qui ne parle pas seulement de records et de championnats. Spiridon défend une autre idée de la foulée - d'abord un loisir, une pratique de santé, de liberté et de convivialité. Karel Matejovsky signe l'univers graphique, ce style vif et populaire qui fera la signature visuelle de la revue pendant dix-sept ans.

La revue parle aux coureurs ordinaires : celui qui court à 5 heures du matin avant le travail, celle qui veut participer à une course mais n'a pas de licence, le vétéran que les fédérations ignorent, le débutant que les clubs d'athlétisme regardent avec condescendance. En quelques numéros, Spiridon devient plus qu'une revue : un espace de reconnaissance, une communauté dispersée qui ne demande qu'à se retrouver.

Pourquoi créer des Spiridon-Clubs ?

Les lecteurs ne veulent pas seulement lire Spiridon. Ils veulent se retrouver, courir ensemble, organiser des courses ouvertes à tous. En plein âge d'or du monopole fédéral sur l'athlétisme, beaucoup de pratiques sont exclues ou ignorées : la course hors stade, sur route, en montagne, en nature. Les femmes et les vétérans se heurtent régulièrement à des règlements qui les tiennent à l'écart. Les non-licenciés ne peuvent participer à quasiment aucune course officielle.

Les Spiridon-Clubs naissent de ce besoin. Leur rôle est double : soutenir la revue et incarner sur le terrain les valeurs qu'elle défend. Liberté, égalité, convivialité, plaisir, simplicité. Pas d'élitisme. Pas de sélection à l'entrée. Chacun court à son rythme, chacun est le bienvenu.

Les premiers clubs : une géographie de la course libre

La première vague de Spiridon-Clubs naît dans les années 1970, en Suisse d'abord - logiquement, la revue y est née - puis en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie et jusqu'au Québec.

Le Spiridon-Club de Suisse est fondé le 24 mars 1975. Noël Tamini et Yves Jeannotat en sont les fondateurs, aux côtés de Michèle et Paul Miéville, Jean-Claude Pont et Ingrid Bracco. Yves Jeannotat en est le premier président. Ce club sera l'ancêtre direct de Spiridon Romand, qui lui succédera après 1991.

En France, plusieurs clubs émergent presque simultanément. Le Spiridon Club Languedoc est l'un des tout premiers, avec une naissance au début de l'année 1975. Le Spiridon Club d'Alsace voit le jour en 1978 - il sera à l'origine du Trophée des Vosges, lancé dès 1979, et des premières éditions des Crêtes Vosgiennes. La même année, le Spiridon Côte d'Azur est créé.

Dans les années suivantes, le mouvement continue de s'étendre. Le Spiridon Club Dauphinois naît en 1981, autour de Grenoble, portant les mêmes valeurs : course à pied loisir, compétition accessible, marche, esprit convivial. Le Spiridon Club Aurillacois est fondé en 1984 dans le Cantal. ils reprennent la devise des Spiridoniens de la première génération et de Jean Claude Moulin, devise résume l'esprit de toute une génération de clubs : "La perf' d'accord, la fête d'abord."

Une formule qui n'a pas pris une ride.

Après la revue, l'esprit continue

En 1989, Spiridon s'arrête. Dix-sept ans de numéros, de portraits de coureurs ordinaires, de plaidoyers pour la course libre. La revue cesse, mais les clubs, eux, continuent.

Certains survivent sans changer d'âme. D'autres se transforment. D'autres encore naîtront plus tard, en référence à un esprit qu'ils ont connu par transmission - un numéro trouvé dans une bibliothèque, un parent fondateur, une course organisée dans les années 1980.

En France, on trouve aujourd'hui des clubs actifs aux quatre coins du territoire : Spiridon Amical Limousin à Limoges, Amicale Spiridon 82 à Montauban autour de la Course du Muguet, Spiridon du Tarn, Spiridon Catalan, Spiridon Crèchois, Spiridon Club Aveyron, Spiridon Club du Pays Mellois, Spiridon Périgord Pourpre. En Belgique, Spiridon Borinage et Entente Spiridon Monceau. En Allemagne, Spiridon Frankfurt, Spiridon-Club Bad Oldesloe, Spiridon Club Oberlahn. Au Luxembourg, Spiridon 08 Lëtzëuerg. Aux Pays-Bas, Spiridon Nederland.

Après l'arrêt de la revue, plusieurs clubs ont continué à faire vivre localement l'esprit Spiridon, chacun à sa manière. La marque actuelle Spiridon s'inscrit, elle, dans la continuité des ayants droit historiques et des créations graphiques originales de Karel Matejovsky.

Ce que les Spiridon-Clubs disent encore aux runners d'aujourd'hui

Il y a quelque chose de troublant à comparer les Spiridon-Clubs des années 1970 et les run clubs d'aujourd'hui. Le café après la course, l'allure qui s'adapte, le groupe ouvert à tous les niveaux, la course comme prétexte à la rencontre : la ressemblance est frappante.

Mais il y a une différence. Les Spiridon-Clubs portaient une dimension que les run clubs actuels n'ont plus besoin de porter : la résistance. Ils se sont construits dans un contexte où courir hors stade était mal vu, où les femmes étaient souvent exclues des épreuves officielles, où les vétérans n'avaient pas leur place dans les classements. Être membre d'un Spiridon-Club dans les années 1970, c'était parfois un acte militant.

Aujourd'hui, cette bataille est largement gagnée. Les femmes courent partout, à tous les niveaux. Les non-licenciés participent aux marathons. La course hors stade est devenue l'un des sports les plus pratiqués du monde. C'est aussi, en partie, grâce à eux.

Spiridon n'a jamais été seulement une revue

Spiridon, c'était une façon de courir et de se retrouver. Une idée partagée à travers des milliers de numéros, relayée sur le terrain par des centaines de coureurs qui ont créé leurs clubs, organisé leurs courses, fait courir leurs voisins sans se préoccuper des licences.

Les Spiridon-Clubs en sont l'une des plus belles preuves : avant les réseaux sociaux, avant les hashtags, avant les run crews instagrammables, il y avait des gens qui se retrouvaient dans un parc ou sur un chemin, pour courir ensemble, librement, parce qu'une revue leur avait dit que c'était possible.

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