Illustration rétro du relais Brest-Rennes organisé par le Spiridon Club en 1977, avec deux coureurs de fond et les mentions Ekiden, Spiridon Club, Relais et 267 km.

Le relais entre potes : quand les run clubs ressuscitent une vieille idée de Spiridon

Un samedi soir, quelque part entre Nantes et Rennes, une dizaine de coureurs d'un run club se retrouvent sur un parking. Pas de dossard, pas de chrono individuel affiché sur une application, pas de classement à la fin. Juste un bracelet ou un brassard qui passera de main en main pendant que l'équipe avale, à plusieurs, une distance qu'aucun d'entre eux n'aurait franchie seul la même nuit. Le format s'appelle relais, parfois ekiden quand on reprend le mot japonais, et il connaît un vrai regain dans les run clubs français depuis deux ou trois ans.

Ce que peu de coureurs savent, c'est que cette idée n'a rien de neuf. Elle a même un acte de naissance précis, retrouvé dans les archives de la revue Spiridon : le numéro 35, paru en décembre 1977 - janvier 1978, qui raconte en détail un relais devenu culte dans le petit monde de la course libre des années 70.

Brest-Rennes, le relais qui a inventé le "trait d'union"

L'histoire est celle de Christian Delerue, maçon de métier et animateur du Spiridon-Club de Bretagne, qui met sur pied un relais totalement fou : 267 kilomètres entre Brest et Rennes, parcourus par des équipes de six coureurs qui se relaient par tronçons, puis librement lors de la phase finale, sur 16 à 22 heures selon la forme du jour. Pas de fédération, pas de stade, pas de chrono individuel qui compte vraiment : seulement un témoin qui change de mains.

La revue Spiridon décrit ainsi l'intuition de Delerue :

"Pressentant intimement ce besoin latent qu'ont les coureurs de fond de s'extirper de leur légendaire solitude pour communier au sein d'une équipe, Christian Delerue a bâti de main de maçon ce Brest-Rennes qui surprend les moins sceptiques." (Revue Spiridon n°35, décembre 1977 - janvier 1978)

Et plus loin, cette phrase qui donne tout son sens à la formule :

"Et le témoin que de Brest à Rennes ils se transmettent avec ferveur et fierté se fait trait d'union entre des êtres séparés par la vie, l'âge, le sexe ou les conditions sociales." (Revue Spiridon n°35, décembre 1977 - janvier 1978)

Dans l'équipe d'Évreux, arrivée deuxième à trois minutes des vainqueurs de Pontivy, courait une certaine Josette Sommier, seule femme engagée sur l'épreuve cette année-là. La revue lui rend hommage dans les mêmes pages, avec cette dédicace signée Noël Tamini : le numéro est "plus particulièrement consacré aux femmes qui courent, et à toutes celles qui n'osent pas encore". À une époque où courir hors stade restait mal vu pour une femme, un relais en équipe mixte était déjà, en soi, un acte d'ouverture.

Le classement qui ne comptait plus vraiment

Ce qui frappe en relisant ce numéro, c'est que le résultat final - les coureurs de Pontivy devant l'équipe d'Évreux - occupe à peine quelques lignes. L'important se joue ailleurs, dans cette phrase d'Émile Zátopek que la revue cite en écho : "À l'arrivée d'un marathon, chaque coureur est vainqueur !" Un relais entre copains, par nature, efface le dossard individuel au profit d'un objectif collectif. On ne court plus pour soi, on court pour ne pas laisser tomber le témoin, et donc les autres.

C'est exactement l'esprit que l'on retrouve aujourd'hui dans les relais nocturnes organisés par une poignée de run clubs urbains, ou dans l'engouement grandissant pour le format ekiden adapté en version loisir : des équipes de quatre à six coureurs, un parcours découpé en tronçons, et un classement d'équipe qui compte bien moins que la photo de groupe à l'arrivée. Le dossard, quand il existe, est celui de l'équipe entière, jamais celui d'un individu isolé dans sa performance.

Pourquoi cette idée revient maintenant

La course à pied en solitaire, chronométrée et comparée en continu, a fini par lasser une partie des coureurs. Le relais entre amis répond à un besoin inverse : courir pour un groupe, partager l'effort, et retrouver cette "communion" que décrivait déjà la revue Spiridon il y a presque cinquante ans. Pas besoin de boîtier ni d'écran au poignet pour vivre ce genre de nuit : juste un témoin, une équipe, et la confiance que les autres tiendront leur tronçon pendant qu'on récupère dans la voiture suiveuse.

Les run clubs qui organisent ces relais aujourd'hui, souvent sans le savoir, prolongent une ligne directe avec les Spiridon-Clubs des années 70 : la même volonté de faire de la course à pied une activité "ouverte à tous", sans hiérarchie d'âge, de sexe ou de niveau, où le seul classement qui vaille est celui de l'équipe qui est allée au bout ensemble.

La prochaine fois qu'un run club près de chez vous annonce un relais de nuit, pensez à Christian Delerue, à ses six coureurs bretons et à leurs 267 kilomètres de témoin partagé. Le concept a cinquante ans. Il n'a jamais autant parlé à une génération de coureurs qui cherche, avant tout, à courir ensemble.

Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running

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