Ron Hill, le docteur en chimie qui courut chaque jour pendant 52 ans
Juin 1976. Dans la revue Spiridon, on demande à Ron Hill quand il compte se retirer de la compétition. La réponse tient en une ligne : « Le jour où je me retirerai, ce sera la veille de mon incinération ou de mon enterrement ! » L'Anglais a alors 37 ans, 38 marathons derrière lui, et il précise qu'il n'a pas manqué un seul jour d'entraînement depuis 1964. Il tiendra encore quarante ans.
Un gamin du Lancashire qui voulait ressembler à Alf Tupper
Ron Hill naît le 25 septembre 1938 à Accrington, dans le Lancashire. À 11 ans, il pèse moins de 30 kilos : trop maigre et trop petit pour le football que pratique son père, cheminot. Son modèle, il le trouve dans une bande dessinée : Alf Tupper, coureur pauvre du nord de l'Angleterre, soudeur, qui s'entraîne autour du gazomètre et sur la digue du canal, et triomphe de tout. « Je me suis mis à penser que j'aimerais bien devenir un coureur comme lui », raconte-t-il à Spiridon.
Vers 13 ans, le fils d'une amie de sa mère lui glisse une adresse : « Vas-y, et demande après Arthur ! » Arthur Henderson l'accueille au club de Clayton-le-Moors. Les débuts sont modestes : « J'ai fini... 171e dans le championnat scolaire du Nord ! » Toute sa carrière tiendra dans une formule qu'il répète avec malice : « Je me suis toujours dit : jamais je ne serai champion du collège... mais je l'ai été ! Jamais je ne ferai partie de l'équipe du Lancashire... mais j'en ai fait partie ! »
Le scientifique sans entraîneur
Étudiant à l'université de Manchester, Ron Hill devient docteur en chimie et travaille d'abord comme chercheur dans l'industrie textile. Sur la piste universitaire, il s'offre son « jour de gloire » en battant Herb Elliott, le prodige australien formé par Percy Cerutty.
Son premier marathon, à Liverpool en 1961, il le court « parce qu'il n'y avait rien d'autre ce jour-là ». 2 h 24, puis l'épuisement : « Quelqu'un m'a pris dans sa voiture pour rentrer, je n'arrivais même plus à en sortir seul ! » Hill n'aura jamais d'entraîneur. Même l'entraînement biquotidien, qu'il adopte très tôt, est « le fruit d'une déduction quasi scientifique » : il récupérait trop lentement, il a donc décidé de courir deux fois par jour. Spiridon lui attribue aussi d'avoir été le premier à expérimenter un régime glucidique spécial avant les marathons, bien avant que la « recharge en sucres » ne devienne un rituel de peloton.
1969-1970 : les années d'or
En 1969, aux championnats d'Europe disputés sur le parcours historique de Marathon à Athènes, celui de Spiridon Louis en 1896, Hill pense déjà tenir l'argent derrière le Belge Gaëtan Roelants. Il le raconte avec une franchise désarmante : « J'étais fatigué, moulu, je pensais : Pour l'amour du Ciel, Roelants, ne ralentis plus ! » Le Belge ralentit, Hill le dépasse à deux kilomètres de l'arrivée et devient champion d'Europe. « C'était comme le soir de Noël. »
L'année suivante, il remporte Boston en 2 h 10'30", premier Britannique vainqueur et nouveau record de l'épreuve. Puis, aux Jeux du Commonwealth d'Édimbourg, il court 2 h 09'28" : il n'est que le deuxième homme de l'histoire sous les 2 h 10. Pour Hill, c'est son marathon « parfait », mené comme une expérience de laboratoire : « Pas de panique, relâche-toi, oublie les records ; tout ce qui compte, c'est la médaille d'or. Et j'ai réussi les deux. »
Munich 1972 et le « costume spatial »
Pour les Jeux de Munich, le chimiste prépare tout, jusqu'à une tenue réfléchissant la chaleur qu'il a conçue lui-même. Sur la ligne de départ, Frank Shorter l'observe, stupéfait, et parle de son « costume spatial ». Spiridon lui fait lire la citation. Hill ne se défile pas : « Pour moi, cette attitude était carrément obsessionnelle. Mon équipement était vraiment trop en avance sur son temps : en me voyant, les gens écarquillaient les yeux ! » Il termine sixième et mettra neuf mois à digérer la déception : « Si quelqu'un m'avait promis deux millions de livres en cas de victoire, je n'aurais pas pu courir une seconde plus vite. »
Boston 1975 : un « jour sans »
En 1974, une blessure aux Jeux du Commonwealth fait dire à beaucoup que « Ron Hill, il est fini ». Il répond en 1975 par une expérience : enchaîner les marathons pour voir ce que son corps peut encore supporter. Elle commence mal. À Boston, il termine cinquième en 2 h 13'28", loin derrière un inconnu de 27 ans qui bat le record américain en 2 h 09'55" : Bill Rodgers. « Boston fut infernal. J'étais dans un jour sans. J'ai dû me battre dès le premier kilomètre, et il a fallu continuer ainsi pendant 42 km. »
La suite de la saison lui donne raison : 2 h 12'34" et la victoire à Debno, en Pologne, puis Enschede, aux Pays-Bas, où il bat Rodgers et l'Irlandais Neil Cusack. « Maintenant, le marathon ne m'effraie plus du tout. » En 1976, quatrième de la course de sélection de Rotherham, il est pourtant relégué au rang de remplaçant pour Montréal. Spiridon ne cache pas son agacement face au système britannique. Hill, lui, part courir en Suisse : il se classe sixième de Sierre-Zinal cet été-là, tout en jurant ne pas comprendre « comment la course de montagne peut sérieusement attirer quelqu'un ».
Ron Hill Sports, ou le chimiste dans les vestiaires
En 1970, il fonde sa propre marque d'équipement, Ron Hill Sports : shorts croisés, débardeurs en maille, vestes imperméables, bandes réfléchissantes. Ce qui faisait sourire Shorter à Munich devient un métier. En 1976, il explique à Spiridon qu'il va de course en course aussi pour vendre ses articles, « puisque le produit de cette vente constitue une bonne part du revenu de la société ». Il est déjà si célèbre en Angleterre que Noël Tamini rapporte cette anecdote, tenue de Kathy Switzer : à Londres, un joggeur manque de renverser une cavalière et lui lance : « Vous vous prenez pour la princesse Anne ? » Réponse immédiate : « Et vous, pour cet imbécile de Ron Hill ? »
Ses passe-temps disent le reste du personnage : la musique des Beatles, les antiquaires, et « de la bière, du vin, et mille autres choses. C'est pour moi toute la couleur de la vie. »
52 ans et 39 jours
Ce que Ron Hill confiait en 1976 n'était pas une boutade. Même blessé au tendon d'Achille, début 1974, il « sautillait » 800 mètres pour ne pas rompre la chaîne : « Tu peux penser que je suis un peu cinglé. Non, mais je suis comme ça. C'est une conception de la vie. » Commencée le 20 décembre 1964, sa série de jours de course consécutifs ne s'arrête que le 30 janvier 2017, à 78 ans : 52 ans et 39 jours sans un seul jour sans courir. Entre-temps, il aura bouclé plus d'une centaine de marathons.
Ron Hill s'est éteint le 23 mai 2021, à 82 ans. Il n'a jamais eu de médaille olympique. Il avait prévenu Spiridon que ça ne le tourmenterait pas : « J'aime courir, et la course m'a énormément apporté : des amis, et beaucoup de bonnes expériences. Se retirer ? Pourquoi rejeter quelque chose que l'on aime ? » Il n'y a sans doute pas de meilleure définition de la course libre.
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Franck Tuil - Auteur - Spécialiste de la culture running
Sources : revue Spiridon n°26 (juin-juillet 1976) et n°27 (août-septembre 1976), interview de Ron Hill par Jon Wigley parue dans Athletics Weekly et adaptée par Michel Jossen et Noël Tamini ; Spiridon n°41 (décembre 1978) ; Wikipédia ; World Athletics ; Athletics Weekly. Photo : archives Spiridon, Noël Tamini.