Les 20 km de Bruxelles, course mythique née en 1980, racontent l’histoire d’une course populaire devenue un grand rendez-vous européen de la course à pied.

Les 20 km de Bruxelles, l’art de courir ensemble

Il y a des courses qui racontent mieux que d’autres l’histoire de la course à pied populaire.

Les 20 km de Bruxelles en font partie.

Une épreuve populaire, au sens le plus noble du terme. Une course qui ne se contente pas de traverser une capitale, mais qui semble chaque année la réveiller de l’intérieur. 

On y vient pour courir vite.

On y vient pour terminer.

On y vient parfois sans bien savoir pourquoi, poussé par un collègue, un ami, une envie de reprendre la course, une promesse faite à soi-même.

C’est peut-être cela, la beauté profonde des 20 km de Bruxelles : cette distance juste assez longue pour imposer le respect, juste assez accessible pour inviter le plus grand nombre. Vingt kilomètres, ce n’est pas encore le marathon. Mais ce n’est déjà plus la promenade. C’est une conversation sérieuse avec soi-même.

Dans Spiridon n°51, publié en août 1980, on revenait déjà sur la première édition de cette course, organisée le 8 juin 1980.

Ils étaient 4 659 au départ. La vague du jogging commençait à monter en Europe. Courir dans les rues n’avait pas encore l’évidence qu’on lui connaît aujourd’hui. Le coureur populaire était encore parfois regardé comme un original, un obstiné, un être un peu étrange qui trouvait naturel de transpirer sans y être obligé.

Et pourtant, ce jour-là, quelque chose s’est passé.

Des milliers de femmes et d’hommes se sont élancés dans Bruxelles pour rejoindre l’arrivée sous l’Atomium. Chez les hommes, Werner Mory s’imposait en 1h03. Chez les femmes, Magda Ilands remportait l’épreuve en 1h15. Mais au fond, ce n’est peut-être pas seulement le classement qui comptait.

Ce qui comptait, c’était le mouvement.

Ce mot, mouvement, nous est cher. Il dit plus que le sport. Il dit l’élan, la remise en route, la volonté de repartir. C’est aussi ce que raconte très justement Honorine Magnier dans son podcast Mouvementé, auquel j’ai eu le plaisir d’être invité : cette idée simple et profonde que bouger n’est jamais seulement une affaire de corps, mais souvent une manière de reprendre sa vie en main.

Mais revenons en 1980 avec cette idée encore neuve qu’une ville pouvait se donner à ses coureurs. Que l’on pouvait fermer des rues non pas pour une parade officielle, mais pour une foule en short, en débardeur, en baskets. Que l’effort individuel pouvait devenir une fête collective.

Spiridon écrivait alors cette phrase très juste :

« Deux néophytes des 20 km de Bruxelles : il faut parfois une compétition pour se décider à courir régulièrement. »

C’est vrai. Et cela parle à beaucoup d’entre nous.

La course à pied commence souvent ainsi. Non par une grande résolution héroïque, mais par une petite décision presque fragile. Une inscription. Une date entourée sur un calendrier. Un dossard qui oblige un peu. Un rendez-vous avec soi-même que l’on n’ose plus annuler.

Car courir régulièrement n’est pas simple.

Il faut négocier avec la fatigue, le travail, la météo, l’hiver, les excuses très raisonnables que l’on se fabrique avec beaucoup de talent. Il faut parfois qu’une course nous appelle de loin pour nous remettre dehors.

Les 20 km de Bruxelles ont cette vertu-là.

Ils accueillent le coureur entraîné, le débutant inquiet, l’ancien qui revient, l’amie qui accompagne, le groupe qui se motive, celui qui veut battre son temps, celle qui veut simplement aller au bout.

Et c’est peut-être pour cela que cette course a grandi.

D’une première édition née dans la vague du jogging, elle est devenue l’un des grands rendez-vous populaires de la course sur route en Europe. Une épreuve capable de réunir des dizaines de milliers de participants, venus de Belgique, d’Europe et d’ailleurs. 

Car les 20 km de Bruxelles ne sont pas seulement une affaire de chronomètre.

Ils racontent autre chose.

Ils racontent la puissance d’un départ collectif. Ce moment étrange où chacun porte son objectif intime, mais où tous avancent dans le même sens. Ils racontent cette fraternité discrète des courses populaires : le souffle des autres, les encouragements anonymes, les ravitaillements, les regards fatigués, les sourires à l’arrivée.

La Fontaine écrivait :

« Il faut s’entraider, c’est la loi de nature. »

On pourrait croire cette phrase éloignée de la course à pied.

Elle en est pourtant très proche.

Car dans une course comme les 20 km de Bruxelles, personne ne court vraiment seul. Même lorsque le dernier tiers de la course demande d’aller chercher quelque chose de plus profond que l’envie, il y a toujours les autres.

Ceux qui vous dépassent.

Ceux que vous rattrapez.

Ceux qui marchent un instant et repartent.

Ceux qui vous rappellent, sans le savoir, que continuer dans la difficulté est parfois plus important qu'un chrono.

C’est aussi pour cela que cette photo issue de Spiridon n°51 a sa place sur notre blog.

Elle n’est pas seulement une image d’archive. Elle est un morceau de mémoire. Elle nous ramène à un moment où la course à pied populaire était en train de s’inventer, où le jogging n’était pas encore une industrie, où l’on découvrait que courir pouvait changer un quotidien, une ville, parfois une vie.

Depuis ses origines, Spiridon n’a jamais considéré la course à pied comme un simple sport. Elle fut un langage. Une manière de prendre sa place. Un geste de liberté. Une façon de dire que le corps n’était pas réservé aux champions, que l’effort n’appartenait pas aux stades, que chacun pouvait, à sa mesure, entrer dans cette grande conversation avec le mouvement.

Les 20 km de Bruxelles racontent cela mieux que beaucoup de discours.

Ils disent que la course peut être exigeante sans être fermée.

Populaire sans être banale.

Urbaine sans perdre son âme.

Ils disent qu’il n’est pas nécessaire de partir au bout du monde pour vivre une aventure. Il suffit parfois de prendre le départ, au milieu d’une foule, dans une ville que l’on croit connaître, et de découvrir qu’au vingtième kilomètre, ce n’est plus tout à fait la même ville. Ni tout à fait la même personne qui franchit la ligne.

C’est la grandeur des courses populaires.

Elles ne promettent pas toujours l’exploit.

Elles offrent parfois mieux : une raison de recommencer.

Et peut-être est-ce cela, au fond, courir.

Non pas seulement aller plus vite.

Mais se remettre en route.

Encore une fois.

Avec les autres.

Franck TUIL